Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans notre pays, les malades mentaux peuvent attendre. Le protocole, lui, ne souffre d’aucune entorse. Pour une Première Dame indisponible, une Journée mondiale de la santé mentale est renvoyée de trois mois. Un report qui en dit long sur l’ordre des priorités : ici, ce n’est plus l’urgence sanitaire qui dicte l’agenda des autorités, mais les convenances du pouvoir. À croire qu’au Gabon, même la souffrance doit prendre rendez-vous avec le protocole.
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À quelques jours de la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre, le ministère gabonais de la Santé annonce le report des manifestations prévues à janvier 2027. Motif invoqué : l’indisponibilité de la Première Dame, retenue par des activités liées à Octobre Rose.
Pendant près d’une semaine, des techniciens du ministère, des médecins, des addictologues et d’autres professionnels de santé avaient pourtant travaillé avec la représentation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Gabon. Le programme était prêt, les équipes mobilisées, les dispositions prises.
Et voilà que tout est renvoyé à trois mois plus tard pour une affaire de calendrier protocolaire !
L’explication est proprement ahurissante. Octobre Rose s’étend sur tout le mois d’octobre, tandis que la Journée mondiale de la santé mentale a une date fixe, connue de tous : le 10 octobre. Rien n’empêchait d’organiser les deux manifestations.
Plus grave, depuis quand la présence de l’épouse du chef de l’État conditionne-t-elle la tenue d’une manifestation de santé publique ? La Première Dame peut parfaitement honorer une cérémonie de sa présence. Son absence ne devrait jamais suffire à en justifier l’annulation.
Pour faire passer la pilule, le ministère promet désormais des activités pendant tout le mois de janvier. Comme si cette générosité tardive pouvait effacer l’inconséquence de la décision. Et comme si les professionnels mobilisés pendant des jours n’avaient rien de mieux à faire que de recommencer leur travail au gré des convenances protocolaires.
Mais au fond, cette désinvolture n’a rien de surprenant.
Le parent pauvre d’un système malade
La maladie mentale est le parent pauvre d’un système de santé qui, lui-même, est déjà gravement malade.
Depuis des décennies, la psychiatrie gabonaise survit entre pénurie de moyens, insuffisance des structures spécialisées et épuisement des familles. Des personnes souffrant de troubles mentaux errent dans les rues, abandonnées à leur sort, tandis que les pouvoirs publics multiplient réunions, commissions et annonces.
En 2014, le Gabon s’était pourtant doté d’un Plan stratégique national de santé mentale couvrant la période 2014-2023. Dix années de programmation pour renforcer les ressources humaines, améliorer l’accès aux soins, développer la prévention, décentraliser la prise en charge et lutter contre les addictions.
Douze ans plus tard, aucun bilan public suffisamment documenté ne permet de mesurer les résultats de cette stratégie.
En septembre dernier, le gouvernement annonçait encore un nouveau plan d’urgence. Comme si le problème venait d’être découvert.
Pendant ce temps, le Centre national de santé mentale de Melen, unique structure publique spécialisée du pays, ne disposerait toujours que d’une centaine de places d’hospitalisation, une capacité pratiquement inchangée depuis 1995.
Trente et un ans d’immobilisme, et l’on continue de parler d’urgence !
La drogue, cette autre catastrophe silencieuse
À cette situation s’ajoute la progression inquiétante des addictions, particulièrement chez les jeunes.
J’avais rapporté, dans une précédente tribune, les propos d’un responsable de Melen qui estimait alors que plus de 70 % des patients reçus en consultation présentaient des troubles directement ou indirectement liés à la toxicomanie. Ce chiffre, issu d’un échange ancien, ne constitue évidemment pas une statistique nationale actuelle. Il souligne néanmoins la nécessité de disposer de données fiables sur un phénomène dont les conséquences sanitaires et sociales sont considérables.
La drogue désorganise des familles, brise des parcours scolaires et professionnels et peut provoquer ou aggraver certains troubles psychiatriques. Pourtant, la prévention, le dépistage précoce, l’addictologie et les structures de désintoxication demeurent insuffisamment développés.
On ne peut pas laisser prospérer les trafics, abandonner les consommateurs à leur dépendance et découvrir ensuite, avec des mines consternées, la saturation des services psychiatriques.
Des malades, pas des objets abandonnés
La communication officielle autour du dispositif envisagé avait également employé un terme particulièrement choquant : le « ramassage » des personnes souffrant de troubles mentaux en situation d’errance.
On ramasse des objets abandonnés. Un malade, on le soigne, on le protège et on l’accompagne.
Derrière ces silhouettes que nous croisons dans nos rues, il y a souvent des années de souffrance, des traitements interrompus, des familles épuisées et des parcours médicaux chaotiques.
Certaines familles ont englouti leurs économies dans les soins. D’autres ont vu leur équilibre ou leur foyer se désagréger. Elles supportent déjà une part considérable des défaillances du système public.
L’État ne peut continuer à leur abandonner cette responsabilité tout en multipliant les déclarations de bonnes intentions.
Cette maladie de l’annonce
La santé mentale révèle finalement l’une des pathologies les plus tenaces de notre gouvernance : la confusion entre annoncer et agir.
Une réunion interministérielle ne soigne personne. Une photographie officielle ne crée aucun lit supplémentaire à Melen. Un communiqué ne remplace ni un psychiatre, ni un médicament, ni une structure d’accueil.
Avant d’annoncer un nouveau plan, le gouvernement devrait publier le bilan de celui de 2014-2023, identifier les engagements tenus, les financements mobilisés et les objectifs abandonnés.
Il faudrait ensuite fixer des moyens, des responsabilités et des échéances vérifiables. La santé mentale ne peut continuer à dépendre de programmes dont on perd la trace sitôt les cérémonies terminées.
Le report du 10 octobre prend, dans ce contexte, une signification particulièrement révélatrice. Après des années de négligence, voilà qu’une journée internationale consacrée à ces malades devient elle-même secondaire face aux exigences supposées du protocole.
La Première Dame n’est pourtant ni ministre de la Santé, ni responsable de l’OMS, ni autorité médicale. Sa présence aurait certainement donné davantage de visibilité à la manifestation. Son indisponibilité ne pouvait raisonnablement justifier le report d’une journée internationale préparée depuis plusieurs jours par les professionnels de santé eux-mêmes.
À force de subordonner les politiques publiques aux cérémonies et aux préséances, on finit par oublier ceux auxquels elles sont destinées.
Pendant que le ministère réorganise son calendrier, Melen reste saturé, les familles continuent de s’épuiser et des malades passent leurs nuits dans les rues.
Le report du 10 octobre restera comme une illustration supplémentaire du peu de considération accordé à la santé mentale dans notre pays. Après tant d’années de négligence, il fallait encore que les malades apprennent que leur journée pouvait être sacrifiée aux commodités du protocole.
Michel Ongoundou Loundah