Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Trois ans après la chute des Bongo, le nouveau pouvoir continue de régler ses comptes avec l’ancien régime. Mais jusqu’à quand ? Et surtout, avec quelle légitimité historique lorsque certains de ses principaux acteurs furent eux-mêmes au cœur du système qu’ils dénoncent aujourd’hui ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah interroge une rupture politique qui peine encore à se traduire dans le quotidien des Gabonais.
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Après avoir lu l’article de Jeune Afrique consacré à la bataille à distance entre le pouvoir gabonais et Sylvia Bongo Ondimba, je suis arrivé à une conclusion : ce papier raconte quelque chose de beaucoup plus important que leur affrontement.
Il raconte une bataille pour l’écriture ou la réécriture de notre histoire récente.
D’un côté, Sylvia Bongo tente, depuis Londres, de reconstruire son image et d’imposer sa version des événements. De l’autre, le nouveau pouvoir continue, trois ans après le 30 août 2023, de solder l’héritage Bongo. Chacun défend son récit. Et derrière les procédures judiciaires, les accusations et les ripostes médiatiques se joue désormais une bataille des mémoires.
Que Sylvia Bongo, Noureddin Bongo Valentin et ceux auxquels la justice reproche des faits aient à en répondre est parfaitement légitime. Que les condamnations soient contestées et que des procédures se poursuivent à l’étranger l’est tout autant. La justice doit faire son travail, avec des preuves et dans le respect des procédures.
Mais un pays ne peut pas vivre éternellement dans le procès de ceux qui l’ont gouverné hier.
D’autant que notre histoire interdit les raccourcis trop commodes.
Une partie de ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir n’observait pas l’ancien régime depuis l’extérieur comme nous. Ils en ont été des acteurs, parfois au plus près du centre de décision, notamment dans les organes politiques, mais surtout dans l’appareil sécuritaire et militaire.
Cette réalité appartient à l’histoire. On peut rompre avec un système auquel on a appartenu. On peut même décider de le combattre. Mais on ne peut pas effacer cette appartenance, pas plus qu’on ne peut faire commencer l’histoire du Gabon au matin du 30 août 2023.
L’histoire est trop fraîche. Elle s’écrit encore sous nos yeux pour être réarrangée au gré des nécessités du moment.
Cela n’enlève toutefois rien aux responsabilités éventuelles de Sylvia Bongo, de Noureddin Bongo Valentin, de la « Young Team » ou de quiconque. Mais la rupture proclamée ne dispense personne de regarder son propre parcours.
C’est en cela que l’article de Jeune Afrique m’interpelle. Derrière l’affrontement entre Londres et Libreville, la question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé hier. Elle est aussi de savoir qui en écrira demain le récit.
Pendant ce temps, les Gabonais vivent dans le présent, avec ses défaillances, ses désillusions et ses attentes. Et il y a surtout cette jeunesse à laquelle il faut enfin donner autre chose qu’une espérance abstraite.
Je pense à ces jeunes qui terminent leurs études, diplôme en poche, et rentrent chez leurs parents sans savoir ce qu’ils feront le lendemain. À ceux qui déposent des dossiers et attendent un appel qui ne vient pas. À ceux qui finissent au volant d’un TaxiGab faute d’avoir trouvé autre chose. À ceux pour lesquels l’uniforme militaire apparaît comme l’une des rares portes qui s’ouvrent.
Conduire un taxi est un métier digne. Servir sous le drapeau l’est tout autant. Mais une jeunesse ne peut pas avoir pour horizon presque exclusif le volant d’un taxi ou l’uniforme. Elle doit pouvoir choisir sa vie plutôt que de se contenter de ce qui reste.
C’est aussi là que la rupture du 30 août 2023 doit désormais prendre tout son sens. Trois ans après l’immense espérance qu’elle avait suscitée, le changement ne peut plus seulement se raconter. Il doit pouvoir se mesurer dans la vie et dans les perspectives des Gabonais.
Sylvia Bongo peut tenter de reconstruire son image depuis Londres. Libreville peut vouloir déconstruire le récit qu’elle propose. Cette bataille peut durer longtemps. L’histoire, elle, finira par faire son tri.
Mais on ne peut pas diriger le Gabon en passant son temps à expliquer pourquoi ceux d’avant ont échoué.
À ceux qui gouvernent aujourd’hui revient désormais une responsabilité autrement plus importante : écrire leur propre bilan et montrer aux Gabonais ce qui a réellement changé dans leur vie.
Michel Ongoundou Loundah
