Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Après avoir laissé les Gabonais faire la queue pendant des jours pour quelques litres de carburant, le pouvoir semble désormais vouloir leur présenter l’addition. Mais avec une précaution : faire annoncer les chiffres par L’Union avant d’avoir lui-même le courage de les assumer. 200 FCFA de plus sur l’essence, 150 FCFA sur le gasoil : le ballon d’essai est lancé. Reste à savoir qui, du gouvernement ou de son journal éclaireur, finira par signer la facture.
Lire aussi
Carburant : la hausse que le gouvernement n’a pas le courage d’assumer
Plusieurs jours de pénurie de carburant. Des files interminables devant les stations-service. Des automobilistes condamnés à chercher quelques litres dans un pays producteur de pétrole.
Et ce lundi matin, L’Union arrive avec sa trouvaille : « Vers des carburants plus chers ? »
Le point d’interrogation est presque attendrissant.
Car derrière cette apparente prudence, le journal ne se montre pas aussi hésitant. Il avance déjà les chiffres : 200 FCFA de plus sur le litre d’essence, 150 FCFA sur celui du gasoil. Son article explique qu’un « arrimage » des prix, accompagné d’une suppression des subventions, permettrait de soulager les finances publiques.
Et, pour que personne ne rate le message, l’éditorial du jour s’intitule : « Carburant : le courage de la vérité ».
Nous y voilà.
On pose une question à la Une. On donne les nouveaux prix à l’intérieur. On fournit l’argumentaire. Puis on invoque le courage.
Cela porte un nom : préparer insidieusement les esprits.
Comme si les Gabonais avaient perdu la mémoire
Le procédé serait presque habile si cette histoire n’avait pas déjà été jouée devant nous il y a à peine un an.
Le 8 septembre 2025, le Conseil des ministres avait lui-même inscrit dans le projet de loi de finances 2026 une subvention pétrolière ramenée à 12,2 milliards de FCFA, explicitement « en lien avec la libéralisation effective des prix ».
Cette fois, aucun point d’interrogation. Le gouvernement avait choisi son chemin.
Deux mois plus tard, volte-face.
Le 5 novembre 2025, le ministre du Pétrole et du Gaz, Sosthène Nguema Nguema, annonçait que la suppression prévue au 1er janvier 2026 était abandonnée. Motif : elle aurait eu des « conséquences économiques et sociales lourdes » pour la population.
Autrement dit, le gouvernement savait.
Il savait qu’une forte augmentation du carburant frapperait les transports, les prix et le pouvoir d’achat. Il savait qu’elle risquait de provoquer une secousse sociale. Il avait pris une décision. Puis il avait eu peur de sa propre décision.
Et voilà que, onze mois plus tard, après une pénurie de carburant particulièrement éprouvante, le sujet revient par la fenêtre.
Avec les prix, cette fois.
Il faut d’ailleurs avoir le goût de l’ironie. Lorsque la pénurie a éclaté, le ministère du Pétrole a communiqué sans même mettre un nom au bas de son texte. Pas de date. Pas de signature. Une parole officielle sans auteur pour annoncer aux Gabonais qu’ils manquaient de carburant.
Quelques jours plus tard, L’Union nous entretient du « courage de la vérité ».
Le courage commence peut-être par signer ce que l’on annonce.
200 FCFA de courage
Le litre d’essence est actuellement vendu à 595 FCFA et celui de gasoil à 575 FCFA.
Avec le scénario lancé par L’Union, l’essence passerait donc à 795 FCFA et le gasoil à 725 FCFA.
Voilà ce que représente concrètement le « courage de la vérité ».
Mais le courage serait d’abord de dire aux Gabonais si ces chiffres correspondent à ce que le gouvernement envisage réellement.
Le courage serait de leur expliquer pourquoi ce qui était jugé socialement dangereux en novembre 2025 deviendrait supportable en octobre 2026.
Le courage serait surtout d’assumer une décision au lieu de commencer par en tester l’acceptabilité.
Car les raisons qui avaient conduit le pouvoir à reculer n’ont pas disparu. Les salaires n’ont pas miraculeusement augmenté. Pire, les conditions de vie des Gabonais se sont considérablement dégradées.
L’eau et l’électricité manquent toujours. Les routes ne se sont pas réparées pendant la nuit. Et nous venons encore de vérifier qu’un pays qui produit du pétrole peut manquer de carburant.
C’est donc maintenant que l’on songerait à présenter l’addition aux Gabonais ?
La facture du recul
Le recul de novembre n’a pourtant rien réglé.
La subvention pétrolière, que le projet de budget 2026 ramenait autour de 12 milliards de FCFA, a finalement été portée à 55,3 milliards cette année.
Voilà où nous en sommes : le gouvernement a renoncé à une réforme qu’il jugeait nécessaire parce qu’il en redoutait le coût social. Il en supporte désormais le coût budgétaire et semble chercher comment revenir sur sa propre décision sans avoir à l’annoncer franchement.
D’où ce curieux lundi matin.
Après plusieurs jours de pénurie de carburant, L’Union sort la calculette et nous apprend que l’essence pourrait prendre 200 FCFA et le gasoil 150 FCFA. Le tout enveloppé dans un prudent point d’interrogation, accompagné d’un éditorial sur le « courage de la vérité ».
La vérité, justement, est beaucoup plus simple.
Si le gouvernement envisage réellement cette hausse, qu’il l’annonce lui-même. Inutile de la faire précéder d’un ridicule point d’interrogation dans L’Union, puis d’attendre de voir comment elle sera accueillie.
Se cacher derrière L’Union, c’est vouloir se cacher derrière son petit doigt. Dans un pays où le quotidien national occupe depuis des décennies une place singulière dans la communication institutionnelle, personne ne prendra très longtemps pour une innocente hypothèse journalistique des chiffres aussi précis, servis le même jour avec un éditorial sur le « courage de la vérité ».
Cynisme ? Lâcheté politique ? Ou tout simplement les deux. On invoque le courage dans le journal au moment même où le pouvoir hésite encore à parler en son nom.
Après la pénurie de carburant, le ballon d’essai est donc lancé. L’Union en affiche même le tarif de façon détaillée.
À ce niveau de précision, le gouvernement aurait presque pu signer l’article.
Michel Ongoundou Loundah