Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À la SEEG, tout a changé ou presque. Les dirigeants, l’organigramme, les méthodes, les responsables désignés et même les explications. Une seule chose résiste aux restructurations : les coupures.
Depuis le 30 août 2023, sanctions, audits, administration provisoire, accusations de sabotage, centrale flottante et urgence hydrique se sont succédé. Désormais, la SEEG elle-même doit disparaître au profit de deux nouvelles sociétés. Mais pour les Gabonais, le bilan ne se lit pas dans les organigrammes. Il tient à deux gestes : ouvrir un robinet et appuyer sur un interrupteur. Et trois ans plus tard, leur verdict reste implacable.
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Depuis le 30 août 2023, la SEEG a tout connu. Des syndicalistes arrêtés et tondus, des militaires installés dans son organigramme, des dirigeants qui se succèdent, des sous-traitants congédiés puis discrètement rappelés, des saboteurs invoqués mais jamais identifiés, une centrale flottante turque, des vendeurs d’eau pourchassés un jour et reçus en interlocuteurs le lendemain, une explication scientifique devenue farce nationale. Et bientôt deux sociétés là où il n’y en avait qu’une.
Trois ans de décisions spectaculaires, de réorganisations et d’annonces plus tard, le bilan tient en deux gestes. Ouvrir un robinet. Appuyer sur un interrupteur.
Le feuilleton aurait de quoi amuser.
Une administration provisoire créée puis dissoute, des audits dont personne ne connaît les conclusions, et jusqu’à Archimède, convoqué plus de deux mille ans après sa mort pour expliquer aux Gabonais pourquoi l’eau peine à atteindre leurs robinets. Mais les conséquences sont trop lourdes pour qu’on en rie. Trois ans après le coup d’État, l’accès régulier à l’eau et à l’électricité reste une épreuve pour une large part de la population.
L’accumulation des réformes déplace surtout la responsabilité. Quand on a changé les hommes, les structures, les méthodes et jusqu’aux explications, il devient difficile de chercher ailleurs les causes de ses propres résultats.
L’autorité avant la négociation
Le premier épisode donne le ton. En décembre 2023, des agents de la SEEG réclament leur treizième mois et engagent un mouvement d’humeur. Depuis Ndendé, le président de la Transition répond sans détour. « Qu’ils nous mettent tous dans le noir et je verrai là où ils seront. » Peu de temps après, des responsables syndicaux sont conduits au B2 et en ressortent le crâne rasé.
On pouvait contester leurs méthodes et juger irresponsable la menace d’interrompre un service public. Mais arrêter et tondre des syndicalistes ne produisait ni un mégawatt ni un mètre cube d’eau supplémentaire.
Quelques jours plus tard, un accord était trouvé sur le treizième mois. Démonstration d’autorité d’abord, négociation ensuite. Ce schéma allait revenir.
Quand le pouvoir prend lui-même le volant
La situation ne s’améliorant pas, le pouvoir reprend la SEEG en main le 27 août 2024. Une administration provisoire est instaurée. Le nouvel organigramme ramène 51 directeurs ou assimilés à 14 directeurs et 21 divisionnaires.
Les traitements des cadres dirigeants sont réduits. Une direction de la sécurité et de la lutte contre la fraude est confiée à un membre du CTRI. Audits, enquêtes et digitalisation sont annoncés.
Jean Liévin Idoundou est nommé administrateur provisoire. Un général devient représentant du CTRI chargé du suivi du plan Transfo 2025 et un colonel prend la direction financière et comptable.
À partir de là, l’argument de l’héritage laissé par l’ancien régime perd l’essentiel de sa force. Le nouveau pouvoir choisit ses hommes, redessine l’organisation et fixe les priorités. Il ne surveille plus la machine de l’extérieur. Il la pilote.
Le grand ménage et ses retours discrets
La sous-traitance est ensuite désignée. Le dossier est sérieux. Des soupçons ont visé des cadres qui auraient détenu, directement ou par prête-noms, des entreprises travaillant pour la SEEG.
À l’automne 2024, la presse rapporte la résiliation massive de contrats sur instruction présidentielle. Le chiffre de 2 600 entreprises est alors avancé.
Mais une entreprise industrielle ne fonctionne pas par décret d’intention. Certains prestataires étaient peut-être douteux ou inutiles. Certaines prestations restaient indispensables.
J’ai personnellement recueilli les témoignages de plusieurs sous-traitants concernés. Selon eux, une partie des entreprises congédiées ont ensuite été rappelées. Au grand nettoyage public aurait donc succédé un retour beaucoup plus discret.
Supprimer un contrat ne supprime pas le besoin auquel il répond.
Les dirigeants passent, les problèmes restent
Jean Liévin Idoundou, installé en 2024 à la tête de l’administration provisoire, n’y reste que quelques mois. D’autres responsables prennent le relais. L’administration provisoire elle-même, présentée comme l’instrument du redressement, est supprimée le 28 mai 2025.
On avait changé la gouvernance pour sauver la SEEG. On change désormais la gouvernance censée la sauver.
Un organigramme se modifie en quelques heures. Mais les canalisations et les capacités de production, elles, obéissent à une autre temporalité.
L’introuvable saboteur
Le 12 février 2025, le CTRI annonce un « sabotage » à la centrale thermique d’Alénakiri. Le communiqué lui prête pour objectif de « terroriser la population » et de « jeter le discrédit sur la Transition ». Une enquête est annoncée. Le 21 février, la Présidence évoque de nouveaux actes de sabotage et promet d’en publier les résultats. En juin 2026, après la panne du système EDAN, le gouvernement parle d’« actes de malveillance » et ouvre une autre enquête judiciaire.
De tels actes sont possibles et doivent être poursuivis avec fermeté. Mais une accusation aussi grave exige des conclusions.
Où sont-elles ? Des auteurs ont-ils été identifiés ? Silence radio.
Une centrale flottante pour acheter du temps
En février 2025 arrive une réponse flottante. L’État signe un accord avec Karpowership le 15. Le 28, le président de la Transition met en service les centrales électriques flottantes du groupe turc.
L’urgence était réelle et cette solution apporte de la puissance supplémentaire.
Mais une solution d’urgence qui dure change de nature. Son efficacité se mesure aussi à ce que l’on construit pendant ce répit pour pouvoir s’en passer demain.
Une capitale durablement dépendante d’une centrale étrangère mouillée au large n’a pas réglé son problème énergétique. Elle a acheté du temps. Et le temps coûte cher.
Quand Archimède entre dans le feuilleton
En 2026, Archimède entre dans l’histoire. Le 3 mars, le président de la République rapporte l’explication qui lui aurait été donnée pour certains problèmes d’approvisionnement en eau, la fameuse « poussée d’Archimède ». La formule devient immédiatement virale.
Laissons le savant grec reposer en paix. Lorsqu’une explication technique de l’opérateur national devient matière à plaisanterie dans tout un pays, la crise n’est plus seulement hydraulique. Elle est aussi une crise de confiance.
Les Gabonais ne demandent pas un cours de mécanique des fluides. Ils ouvrent leur robinet et attendent de l’eau.
Des coupables trouvés, puis reçus en urgence
La pénurie nourrit entre-temps un commerce privé d’eau par camions-citernes, à des tarifs parfois exorbitants. Des soupçons pèsent aussi sur certains agents de la SEEG. Il fallait réglementer, contrôler et sanctionner les abus.
Le 1er juillet 2026, le gouvernement décrète l’état d’urgence hydrique, interdit ce commerce, annonce des saisies et souligne qu’une partie importante des véhicules appartiendrait à des « sujets non gabonais ». Comme si la nationalité des propriétaires expliquait l’absence d’eau dans les canalisations.
Moins de vingt-quatre heures plus tard, revirement. Le président reçoit les opérateurs, leur activité est maintenue dans un cadre réglementé et une mercuriale est arrêtée. En une journée, les indésirables sont devenus des interlocuteurs.
Les vendeurs d’eau n’avaient pas créé la pénurie. Ils avaient bâti leur marché sur la défaillance du service public.
Derrière Libreville, tout un pays
La crise ne s’arrête pas à la capitale.
Le Woleu-Ntem bénéficie d’une interconnexion électrique avec la Guinée équatoriale, officiellement mise en service le 22 février 2025. L’objectif est d’importer à terme 10 mégawatts pour alimenter Bitam, Oyem, Médouneu, Mitzic et Minvoul. La première phase permet déjà d’en importer 3 vers Bitam et ses environs.
Le projet est utile. Pourtant, une province voisine d’un pays capable de lui vendre de l’électricité et désormais interconnectée, continue de connaître de sérieuses difficultés d’approvisionnement.
Si la contrainte persiste là où existe une issue extérieure, on imagine la situation des territoires qui ne disposent même pas de cette soupape. La crise de la SEEG est nationale.
La SEEG devient deux
Après les dirigeants, l’organigramme, l’administration provisoire, les militaires, les sous-traitants, les audits, les saboteurs, la centrale flottante et l’urgence hydrique, voici la nouvelle réponse. La SEEG sera coupée en deux.
La Gabonaise des Eaux et Électricité du Gabon doivent entrer officiellement en activité le 1er janvier 2027. Le gouvernement annonce parallèlement la certification des comptes des cinq derniers exercices.
Cette réforme fonctionnera peut-être. Il faudra la juger sur ses résultats. Séparer juridiquement les deux métiers peut clarifier les responsabilités, les comptes et les investissements. La logique économique est défendable.
Mais un organigramme ne produit ni eau ni électricité. Diviser une structure défaillante ne divise pas ses problèmes.
Sans capacités de production suffisantes, réseaux entretenus, investissements financés, compétences stabilisées et gouvernance rigoureuse, on risque surtout de répartir entre deux sociétés les insuffisances autrefois concentrées dans une seule.
Le robinet et l’interrupteur ne mentent pas
L’histoire de la SEEG dépasse celle d’une entreprise publique. Elle est l’un des tests les plus impitoyables de l’action de l’État depuis le 30 août 2023. Ici, nul besoin d’un rapport de trois cents pages, d’un séminaire ou d’une cérémonie d’inauguration pour mesurer le résultat.
Un robinet suffit. Un interrupteur suffit.
Une mère sait si l’eau arrive. Un commerçant dont les congélateurs s’arrêtent sait si le courant tient. Un malade hospitalisé mesure la valeur d’une alimentation électrique fiable. Un entrepreneur dont le groupe électrogène tourne chaque jour connaît le prix des défaillances du réseau.
La SEEG touche la maison, l’école, l’hôpital, l’administration, le commerce, l’industrie et l’investissement. Elle touche à la capacité élémentaire d’un État à faire fonctionner un pays.
Voilà pourquoi son bilan pèse si lourd politiquement. Dans un secteur vital, visible et repris directement en main par le sommet de l’État, trois années de restructurations, nominations, sanctions, audits et dispositifs d’urgence n’ont toujours pas garanti l’essentiel.
Depuis trois ans, les responsables changent, les organigrammes changent, les méthodes changent, les explications changent et les coupables avec elles. Les syndicalistes ont eu leur tour, puis les sous-traitants, les cadres soupçonnés, les saboteurs présumés, les vendeurs d’eau « non gabonais ». Archimède lui-même a fini par être mêlé à l’affaire. Désormais, c’est la SEEG que l’on s’apprête à remplacer par deux sociétés.
Il reste deux acteurs que personne ne peut congédier, arrêter, tondre, accuser de sabotage ou remplacer par décret. Le robinet et l’interrupteur.
Trois ans après le 30 août 2023, ils rendent chaque jour, dans des milliers de foyers gabonais, leur verdict silencieux.
Et quand l’un reste sec pendant que l’autre ne répond plus, aucun communiqué ne peut faire illusion.
Michel Ongoundou Loundah