Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Les récentes déclarations autour de l’initiation au Ndjobi de responsables publics relancent une question sensible au Gabon : la Ve République est-elle en train de glisser vers une forme de « mysticocratie » ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah alerte sur un double risque : affaiblir la République et dénaturer le Ndjobi.
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LE NDJOBI ET LA POLITIQUE
Entre mysticisme et mystification
J’aurais pu m’arrêter à ma précédente tribune sur le Ndjobi. J’aurais même préféré ne pas avoir à y revenir. Mais la question me paraît suffisamment grave pour qu’on ne puisse la réduire à une polémique passagère. J’y reviens donc aujourd’hui. Et j’y reviendrai encore, s’il le faut.
Car, derrière ce débat, deux institutions sont en jeu, de nature certes profondément différente, mais qui méritent l’une et l’autre d’être préservées : la République, qui organise notre vie commune, et le Ndjobi, institution initiatique et culturelle qui appartient à notre patrimoine.
À vouloir entretenir la confusion entre les deux, on finit par les abîmer toutes les deux.
La République est affaiblie lorsqu’on laisse entendre que le pouvoir politique pourrait rechercher ailleurs que dans la Constitution, la loi, les institutions et la volonté des citoyens une part de sa légitimité ou de sa protection.
Le Ndjobi est, lui, dénaturé lorsqu’on cherche à le transformer en instrument de pouvoir, en réseau d’influence, en brevet de vertu ou, pire encore, en commerce.
La République y perd. Le Ndjobi aussi.
C’est la raison pour laquelle je ne pouvais pas laisser passer.
Un combat pour préserver, non pour régler des comptes
Je veux ici lever toute équivoque.
Il ne s’agit ni d’une vendetta, ni d’un règlement de comptes, ni d’une querelle personnelle contre qui que ce soit.
Le propos est ailleurs, et il est beaucoup plus important.
Il s’agit de préserver la République pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle représente et pour ce qu’elle doit demeurer. Il s’agit, dans le même mouvement, de préserver le Ndjobi pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente dans notre patrimoine et, surtout, pour ce qu’il signifie pour les communautés qui le pratiquent.
C’est donc un combat pour des principes et pour des valeurs.
Car le Ndjobi n’est pas un accessoire folklorique que l’on pourrait sortir de sa boîte au gré des circonstances politiques.
Dans les sociétés où il s’est implanté, notamment dans le sud-est du Gabon et le nord du Congo-Brazzaville, il dépasse largement la seule cérémonie initiatique. Il s’inscrit dans un système d’organisation sociale et morale, avec ses règles, ses interdits, ses mécanismes de régulation et une certaine conception de la justice, de la solidarité et de la responsabilité individuelle.
Surtout, le Ndjobi se présente fondamentalement comme une institution de lutte contre les comportements considérés comme contraires à l’ordre moral et social.
Voilà pourquoi son instrumentalisation politique constitue une contradiction profonde.
Comment prétendre combattre les anti-valeurs au nom du Ndjobi tout en utilisant le Ndjobi lui-même comme instrument d’influence, de pouvoir, de promotion personnelle ou d’enrichissement ?
À ce niveau, le mot n’est peut-être pas trop fort : c’est une forme de profanation.
J’avais d’ailleurs pris soin, dans ma précédente tribune, de rappeler quelques travaux, quelques auteurs et quelques références consacrés au Ndjobi. Ce bref aperçu bibliographique n’avait rien d’ornemental. Il répondait à une préoccupation simple : permettre à ceux qui ne sont pas issus de l’espace culturel dans lequel le Ndjobi est né, s’est développé et continue d’être pratiqué, de disposer d’autres sources que les discours de circonstance.
Car il existe une littérature sur le Ndjobi. Des chercheurs l’ont étudié, décrit, replacé dans son histoire, dans son environnement social, culturel et initiatique. Ces travaux sont accessibles. À ceux que la question intéresse, je ne peux donc que conseiller de les consulter.
Non pour devenir spécialistes du Ndjobi en quelques lectures, mais pour acquérir suffisamment de connaissances pour ne pas se laisser abuser par les récits intéressés, les simplifications, les reconstructions opportunistes ou les affirmations d’autorité de ceux qui prétendraient aujourd’hui parler en son nom.
Il faut lire. Il faut confronter les sources. Il faut chercher à comprendre ce qu’est réellement le Ndjobi, ce qu’il a été, les fonctions qu’il a remplies dans les sociétés qui le pratiquent, avant d’accepter qu’on lui fasse dire ou jouer n’importe quel rôle dans la vie politique contemporaine.
Le savoir est ici la meilleure protection contre la mystification.
On n’achète pas le Ndjobi
Il faut également parler du mercantilisme qui finit par entourer certaines pratiques.
Que des individus se présentant comme de grands maîtres puissent recevoir de l’argent, des véhicules, des cadeaux ou diverses libéralités en contrepartie de leurs services relève de leur responsabilité. Mais personne ne devrait confondre leur commerce avec le Ndjobi lui-même.
On peut enrichir un prétendu grand maître. On n’achète pas le Ndjobi.
Pas davantage qu’en enrichissant un prêtre ou un pasteur on n’achète Dieu, le paradis ou la grâce divine.
Cette distinction est essentielle.
Car si le Ndjobi devient un produit auquel on accède moyennant finances, s’il suffit de payer pour être initié et de payer davantage encore pour gravir certains échelons, alors ce n’est plus seulement son image que l’on altère. C’est sa raison d’être que l’on contredit.
Le Ndjobi ne peut pas dénoncer le mercantilisme d’un côté et devenir lui-même, de l’autre, l’objet d’un marché. Il ne peut pas combattre les anti-valeurs et prospérer grâce à elles.
Une vieille tentation
Comme nous l’avons déjà évoqué dans notre précédente tribune, la tentation d’un rapprochement entre pouvoir politique et Ndjobi n’est pas nouvelle au Gabon.
Inutile donc de refaire ici toute la démonstration historique. Une leçon suffit : aucun rite initiatique n’a jamais dispensé un pouvoir de bien gouverner. Aucun rite ne remplace la confiance des citoyens. Aucun rite ne corrige une mauvaise politique économique, ne construit une école, ne soigne un malade, ne rétablit l’eau ou l’électricité et ne transforme l’échec politique en réussite.
Et surtout, aucun rite ne garantit l’éternité d’un pouvoir.
L’histoire récente du Gabon devrait suffire à nous en convaincre. La vertu politique ne s’acquiert pas par initiation.
Elle se mesure aux actes.
Un rite transfrontalier peut-il devenir une référence politique nationale ?
Il existe d’ailleurs une autre raison de préserver scrupuleusement la frontière entre le Ndjobi et la République.
Le Ndjobi appartient à une histoire culturelle qui dépasse les frontières du Gabon. Les travaux consacrés à son histoire et à ses formes contemporaines rappellent son implantation ancienne de part et d’autre de la frontière entre le Gabon et le Congo-Brazzaville.
Cela ne diminue en rien sa valeur patrimoniale au Gabon. Au contraire. Mais cela montre l’absurdité qu’il y aurait à vouloir transformer une institution initiatique portée par certaines communautés en référence politique pour l’ensemble de la nation.
Le Gabon est pluriel.
Tous les Gabonais ne pratiquent pas le Ndjobi. Tous n’en connaissent pas les codes. Tous n’appartiennent pas aux communautés au sein desquelles il s’est développé.
Et ils n’ont pas à le faire.
Pourquoi pas un autre rite demain ?
C’est ici que la question cesse d’être seulement culturelle pour devenir institutionnelle.
Si nous admettons aujourd’hui que le Ndjobi puisse entrer dans la sphère du pouvoir politique, au nom de quoi refuserions-nous demain la même place au Bwiti, au Melane, au Mvett, à l’Onkira ou à d’autres traditions initiatiques, spirituelles ou culturelles de notre pays ?
Pourquoi le Ndjobi plutôt qu’un autre ?
Et qui déciderait ? Le président de la République ? Le gouvernement ? Les initiés ? Les grands maîtres ? Une administration des rites ?
On mesure immédiatement l’impasse.
Le problème n’est donc pas le Ndjobi.
Le problème commence lorsque le politique veut se servir du Ndjobi.
Aujourd’hui le Ndjobi. Demain un autre rite. Puis un autre encore. Jusqu’au moment où l’appartenance initiatique risquerait de devenir, explicitement ou implicitement, un critère d’accès, de proximité ou de reconnaissance dans l’appareil de l’État.
C’est exactement la porte qu’il ne faut jamais ouvrir.
La République appartient à tous
Je sais pourquoi j’insiste sur ce point.
Dans notre pays, lorsqu’on manque d’arguments pour répondre à une question, une vieille habitude consiste à déplacer le débat vers celui qui la pose.
On ne regarde plus le message. On examine le messager.
Pourquoi parle-t-il ? Contre qui ? Pour qui ? Quel compte cherche-t-il à régler ?
Ce procédé permet surtout de ne jamais répondre au fond.
Or ma petite personne n’a ici strictement aucune importance.
La question est beaucoup plus grande. Elle concerne la République et la place que nous voulons donner à nos traditions dans cette République.
Nos rites constituent une richesse. Ils doivent être étudiés, transmis, documentés et protégés contre leur disparition, leur caricature et leur marchandisation. Ceux qui les pratiquent doivent pouvoir le faire librement, dans le respect des lois de la République.
Mais précisément parce qu’ils sont précieux, nous devons refuser de les livrer aux stratégies du pouvoir politique.
Instrumentaliser le Ndjobi ne le grandit pas. Cela le rabaisse.
Et politiser le Ndjobi ne renforce pas la République. Cela l’affaiblit.
La Ve République ou le règne de la « mysticocratie »
Une République n’a pas besoin de mystère pour être forte.
Elle a besoin d’institutions solides, d’une Constitution respectée, d’une justice indépendante, d’une administration impartiale, de dirigeants responsables et de citoyens libres.
Le reste relève des convictions, des traditions, des cultures, des initiations et des spiritualités de chacun.
Et c’est très bien ainsi.
La République n’a pas à entrer dans le Fouoyi. Le Fouoyi n’a pas davantage à entrer au Conseil des ministres.
Chacun à sa place.
C’est même la meilleure manière de protéger les deux.
Car à force de vouloir sacraliser le politique par le mystique, on finit généralement par ne sacraliser ni l’un ni l’autre. On banalise le rite et l’on affaiblit l’institution.
C’est là que le mysticisme devient mystification.
Et c’est là que je refuse de me taire.
Parce qu’au fond, mon propos tient en une idée très simple : je ne demande pas que l’on combatte le Ndjobi. Je demande qu’on le respecte suffisamment pour ne pas s’en servir.
Et je ne demande pas que la République combatte nos traditions.
Je demande simplement qu’elle reste la République.
Michel Ongoundou Loundah