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MBA NTEME : LE PROCÈS, LA LÉGENDE ET LES QUESTIONS SANS RÉPONSE


MBA NTEME : LE PROCÈS, LA LÉGENDE ET LES QUESTIONS SANS RÉPONSE

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Près de quarante ans après la condamnation à mort de Théophile Mba Nteme, que savons-nous réellement de son procès, au-delà du récit qui a marqué des générations de Gabonais ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah ne plaide ni l’innocence ni la libération du condamné. Il demande une chose plus simple : rouvrir le dossier, confronter la légende aux faits et les faits au droit.

MBA NTEME : LE PROCÈS, LA LÉGENDE ET LES QUESTIONS SANS RÉPONSE

Il y a plusieurs mois déjà, j’avais interpellé au Sénat le ministre de la Justice sur le cas Théophile Mba Nteme. Je suis désolé d’y revenir aujourd’hui, mais certaines affaires deviennent, avec le temps, emblématiques de nos oublis.

Avec tout le respect dû aux victimes, et surtout à leurs familles, je ne demande pas la libération de Mba Nteme. Je demande que son dossier soit regardé à nouveau, avec la rigueur du droit, la distance que commande le temps écoulé et cette part d’humanité que la justice ne devrait jamais perdre.

Examiner un dossier n’est pas effacer une condamnation. Vérifier les conditions d’exécution d’une peine n’est pas nier la souffrance des victimes. Rappeler qu’un homme a passé près de quatre décennies en prison n’est pas davantage plaider son innocence.

Il s’agit simplement de savoir ce que fut exactement ce procès, quelles garanties entourèrent une condamnation à mort et quelle est aujourd’hui la situation juridique de celui qui en fut l’accusé principal.

Un crime devenu légende

L’affaire Mba Nteme occupe une place singulière dans la mémoire collective gabonaise. Pour plusieurs générations, son nom est devenu celui du « cannibale d’Owendo », auquel ont été attribués meurtres, prélèvements d’organes et actes d’anthropophagie.

À l’origine se trouve pourtant d’abord un crime. André Ondo Ndong, professeur d’anglais au lycée d’État d’Oyem, venu consulter celui qui était alors présenté comme tradipraticien, meurt dans des circonstances qui conduisent les enquêteurs jusqu’à Mba Nteme.

La famille entreprend des recherches. Un enfant présent sur les lieux aurait contribué à orienter l’enquête. Des membres de l’entourage de Mba Nteme auraient ensuite conduit les gendarmes jusqu’au lieu où le corps avait été dissimulé.

Puis l’affaire bascule.

Des aveux spectaculaires sont attribués à Mba Nteme. D’autres victimes apparaissent dans le récit. Des actes d’anthropophagie et des prélèvements d’organes sont évoqués.

Le fait divers devient bientôt autre chose : une légende criminelle.

Avant le procès, déjà une image

La une de L’Union du mardi 26 avril 1988 permet de mesurer la puissance de ce récit.

Le titre est immense :

« Mba Ntem : “J’ai déjà mangé six personnes” »

La photographie montre Mba Nteme torse nu, les poignets entravés, un poignard entre les dents et deux bouteilles à la main dont le contenu reste impossible à identifier sur l’image.

Dans le contexte d’une affaire déjà présentée comme anthropophagique, une telle photographie se prête immédiatement à l’interprétation, voire à la surinterprétation.

Le poignard peut devenir l’arme du crime. Les bouteilles peuvent être associées au sang ou à quelque macabre pièce à conviction. Les entraves peuvent apparaître comme le signe d’une dangerosité exceptionnelle. Le torse nu et la posture achèvent de composer une représentation presque sauvage du personnage.

Mais la photographie ne prouve rien de tout cela.

Elle suggère.

On ignore, à partir de l’image seule, ce que contiennent les bouteilles, à qui appartient le poignard et dans quelles circonstances précises cette photographie a été réalisée. Des témoignages journalistiques ultérieurs ont évoqué une mise en scène effectuée devant les journalistes à la demande des enquêteurs. Si cela est confirmé par les archives, ce détail mérite évidemment d’être versé à l’analyse de l’affaire.

Il faut surtout se replacer dans le Gabon de 1988 : parti unique, télévision et radio publiques, presse écrite très peu pluraliste, L’Union occupant une position dominante dans l’information quotidienne.

Une telle première page n’avait donc pas le même poids qu’une une publiée aujourd’hui au milieu de centaines de sources concurrentes.

Elle pouvait fixer le récit.

Le titre disait au lecteur ce qu’il devait croire. L’image semblait lui en apporter la confirmation visuelle.

Il ne lisait plus seulement les accusations. Il croyait les voir.

Mba Nteme allait être jugé par une juridiction. Dans l’imaginaire collectif, il l’était peut-être déjà.

« L’assassin en titre »

Le texte accompagnant cette photographie est tout aussi révélateur.

Avant même le procès, L’Union désigne Mba Nteme comme « l’assassin en titre ». Le journal parle de « révélations effarantes », de « dossier macabre », d’un homme ayant « poignardé de sang-froid » sa victime avant de préparer des « mets » avec certaines parties de son corps.

Le vocabulaire ne se contente pas de rapporter des faits. Il construit un personnage.

Il serait abusif d’affirmer que cette une a déterminé le verdict. Rien ne permet de le démontrer.

Mais il serait tout aussi imprudent d’ignorer le climat dans lequel les magistrats eux-mêmes ont dû juger cette affaire. Les juges ne vivent pas hors de la société.

La question n’est donc pas de savoir si L’Union a condamné Mba Nteme à la place de la justice.

Elle est de savoir dans quel climat la justice l’a jugé.

Trois jours et une condamnation à mort

Les informations disponibles indiquent que le procès aurait duré trois jours. Mba Nteme était assisté de Me Ndimine Moussodou. Un journaliste de L’Union ayant couvert les audiences a rapporté que l’accusé avait pu s’expliquer et être interrogé par son propre conseil.

Ces éléments comptent.

Mais une condamnation à mort exige que l’on puisse, même plusieurs décennies plus tard, retracer précisément la procédure.

Quels témoins furent entendus ? Quelles expertises médico-légales furent produites ? Comment les aveux furent-ils confrontés aux éléments matériels ? Quelle était la composition de la juridiction et du jury ? De quel temps la défense disposa-t-elle pour examiner le dossier ?

Et surtout, que s’est-il passé après le verdict ?

Dans les documents aujourd’hui accessibles, je n’ai retrouvé aucune trace clairement établie d’un appel, d’un pourvoi en cassation ou d’une autre voie de recours effectivement exercée.

Ne pas retrouver cette trace ne signifie pas qu’il n’y en eut pas.

Mais un procès de trois jours, une condamnation à mort et l’impossibilité, près de quarante ans plus tard, de reconstituer clairement les recours éventuellement exercés constituent malgré tout une situation troublante.

Cela ne démontre ni irrégularité ni erreur judiciaire.

Cela justifie simplement que l’on ouvre les archives.

Six victimes : où sont les traces ?

Une grande partie de la légende repose sur cette phrase mise à la une :

« J’ai déjà mangé six personnes. »

Près de quarante ans plus tard, il faut revenir à la source.

Qui a recueilli ces aveux ? Existe-t-il un procès-verbal ? Ont-ils été signés ? Réitérés devant un magistrat ? Confirmés à l’audience ? Confrontés à des preuves matérielles ?

Car un aveu publié dans un journal n’est pas nécessairement un aveu judiciaire.

Et même un aveu judiciaire ne dispense pas d’établir les faits qu’il décrit.

L’Union va très loin. Le journal affirme que Mba Nteme aurait retiré du corps d’André Ondo Ndong l’estomac, le foie, le cœur, les poumons, les organes sexuels et la langue.

Voilà quelque chose de vérifiable.

Que disait le rapport médico-légal ? L’autopsie confirmait-elle ces prélèvements ? Les constatations du médecin correspondaient-elles au récit publié dans la presse ?

Le journal affirme également que, depuis 1979, Mba Nteme aurait déjà « mangé » six personnes, dont deux de ses propres enfants.

Cette précision est considérable.

Qui étaient ces enfants ? Quels étaient leurs noms et leurs âges ? Quand avaient-ils disparu ? Leur mère ou leurs mères avaient-elles été interrogées ? La famille avait-elle signalé leur disparition ?

Et qui étaient les autres victimes ?

Dans le Gabon de 1988, qui comptait moins d’un million d’habitants, six personnes supposément disparues dans des circonstances aussi singulières ne constituent pas un détail statistique.

Cela ne signifie pas que ces six victimes n’ont jamais existé. Cela signifie simplement qu’elles doivent pouvoir être recherchées.

Près de quarante ans plus tard, nous retrouvons très facilement la phrase.

Nous retrouvons beaucoup moins facilement les six personnes auxquelles elle est censée correspondre.

Six victimes ne devraient pas seulement exister dans une manchette de journal. Elles devraient aussi exister quelque part dans les archives.

Mba Nteme conteste aujourd’hui une partie des déclarations qui lui furent attribuées, notamment les actes d’anthropophagie. Sa parole actuelle ne prouve évidemment pas son innocence.

Mais la répétition d’une accusation pendant quarante ans ne constitue pas davantage une preuve.

Il faut revenir aux pièces.

Combien de victimes la Cour a-t-elle réellement retenues ? Pour quels faits précis Mba Nteme a-t-il été condamné ? Les six personnes figurent-elles dans l’acte d’accusation ou dans l’arrêt ? Les deux enfants supposés ont-ils été identifiés ? Quelles déclarations ont été corroborées matériellement ?

En 1988, le récit était extraordinairement précis. Près de quarante ans plus tard, il est légitime de demander si les preuves le sont autant.

Et les autres protagonistes ?

Des récits ultérieurs ont également évoqué d’autres personnes qui auraient gravité autour de l’affaire, parfois dans les milieux politiques ou administratifs.

Sur ce terrain, aucune approximation n’est acceptable.

Une rumeur n’est pas une preuve. Un nom prononcé au cours d’une audition ne fait pas un coupable.

Mais si l’enquête avait identifié d’autres protagonistes, il est légitime de demander ce qu’il est advenu de ces pistes.

Ont-ils été entendus, poursuivis, mis hors de cause ou acquittés ?

La réponse ne devrait pas venir de la rumeur.

Elle doit être dans le dossier.

Trente ans : ce que dit la loi

Le Gabon a aboli la peine de mort en 2010. La loi n°003/2010 du 15 février 2010 a substitué à la peine capitale la réclusion ou la détention criminelle à perpétuité.

Son article 5 prévoit qu’un condamné à perpétuité ne peut bénéficier de certaines mesures, notamment de grâce, d’amnistie, de libération conditionnelle ou de réhabilitation, avant d’avoir accompli au moins trente ans d’emprisonnement.

Trente ans ne signifient donc pas une libération automatique.

Ils constituent un seuil.

Mba Nteme l’a largement dépassé.

Des dispositions introduites en 2016 concernant certains meurtres accompagnés de prélèvements d’organes peuvent toutefois soulever des questions particulières. Leur incidence éventuelle sur une condamnation prononcée en 1988 suppose de connaître les infractions exactement retenues et les règles applicables à l’exécution de la peine.

Là encore, il faut le dossier.

La peine de mort revient dans le débat

Cette vieille affaire prend une résonance particulière au moment où le Gabon s’interroge de nouveau sur la peine capitale.

En janvier 2026, lors de la présentation des vœux au président de la République, Guy-Bertrand Mapangou, président du Conseil économique, social, environnemental et culturel, a évoqué les appels au retour de la peine de mort. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a indiqué qu’un éventuel rétablissement devrait être soumis au peuple.

Lorsqu’un pays envisage de remettre dans son arsenal judiciaire une peine irréversible, il devrait aussi regarder la manière dont il l’appliquait autrefois.

Le cas Mba Nteme ne démontre aucune erreur judiciaire.

Mais si, quarante ans après une condamnation à mort, nous avons encore du mal à reconstituer les preuves, les garanties de la défense et les recours, cela devrait au moins nous conduire à réfléchir.

La justice humaine peut se tromper.

Une exécution, elle, ne se corrige pas.

Je ne demande pas sa libération

Ma position reste simple.

Je ne demande pas que l’on ouvre les portes de la prison.

Je demande que l’on ouvre le dossier.

Qu’on établisse ce qui fut réellement jugé en 1988. Qu’on vérifie les pièces, les conditions du procès, les éventuelles voies de recours, la situation pénitentiaire actuelle et les règles désormais applicables.

Cette démarche ne retire rien aux victimes.

Une justice digne de ce nom doit pouvoir respecter ceux qui ont souffert tout en continuant d’examiner avec rigueur la situation de celui qu’elle a condamné.

L’humanité n’efface pas la responsabilité.

Et le droit n’est pas la vengeance.

Un « cold case » gabonais ?

Rouvrir le dossier pourrait aussi permettre de reprendre certaines pistes anciennes.

Si Mba Nteme a réellement affirmé avoir fait six victimes depuis 1979, pourquoi ne pas repartir de cette déclaration pour tenter de la vérifier ?

Reprendre les anciens signalements de disparition, rechercher d’éventuelles correspondances, retrouver des enquêteurs, des témoins et des membres des familles encore en vie.

Le contexte de l’époque pouvait aussi peser sur les témoignages. La peur du mystique et de certaines pratiques pouvait conduire au silence. C’est une hypothèse. Il est tout aussi possible que ces pistes aient été explorées et n’aient rien donné.

Quarante ans plus tard, certains témoins ont disparu, des souvenirs se sont altérés et des pièces ont pu être perdues. Mais le temps peut aussi délier des langues et les techniques d’investigation ont évolué.

Ces dossiers anciens que l’on rouvre aujourd’hui, les fameux cold cases, nous apprennent au moins une chose : le temps ne ferme pas toujours toutes les portes.

Et cette recherche ne serait pas faite pour Mba Nteme seul.

Si les autres victimes ont existé, elles méritent un nom. Leurs familles méritent peut-être enfin de savoir.

Si les investigations confirment les faits, la vérité judiciaire en sortira renforcée.

Si elles ne permettent pas de corroborer certaines affirmations devenues légendaires, cela devra également être dit.

Dans les deux cas, la vérité y gagnera.

Ouvrir le dossier, enfin

Près de quatre décennies après, il faudrait retrouver l’arrêt de condamnation, l’acte d’accusation, les procès-verbaux, les rapports médico-légaux, les témoignages, le réquisitoire, les arguments de la défense et les éventuelles décisions rendues après recours.

Non pour refaire le procès dans une tribune.

Mais pour répondre à cette question :

qu’est-ce que la justice gabonaise de 1988 a réellement établi, et dans quelles conditions l’a-t-elle établi ?

Voilà ce qui m’intéresse.

Pas le personnage de légende.

Pas le « cannibale » dont plusieurs générations ont entendu parler.

Pas davantage la recherche tardive d’une innocence que rien ne permet d’affirmer.

Le dossier.
Les faits.
Le droit.

Parce qu’un État de droit digne de ce nom doit pouvoir regarder ses procès les plus terribles sans trembler devant ses propres archives.

Et parce qu’au moment où certains envisagent de réintroduire la peine capitale, nous devrions peut-être commencer par nous demander si nous sommes capables, quarante ans plus tard, d’expliquer avec certitude comment nous l’appliquions lorsque nous l’avions encore.

Michel Ongoundou Loundah

 

POST-SCRIPTUM — CE QUE L’UNION ÉCRIVAIT À SA UNE LE 26 AVRIL 1988

Par souci de transparence et afin que chacun puisse apprécier les termes exacts employés à l’époque, nous reproduisons ci-dessous, dans son intégralité et sans modification, le texte qui accompagnait la une de L’Union consacrée à l’affaire Mba Nteme :

« Des révélations effarantes viennent de s’ajouter au dossier macabre du crime d’Owendo qui a entraîné la mort de Ondo Ndong André, professeur d’anglais au lycée d’État d’Oyem.

Dans la présente livraison, nous publions les aveux faits dimanche par Mba Ntem, l’assassin en titre qui a reconnu qu’après avoir poignardé de sang-froid son patient, au terme d’une bonne bastonnade, et l’avoir fait “enterrer”, il est revenu un peu plus tard sur les lieux. Là, à l’aide d’un couteau, il a ouvert le ventre du cadavre et en a retiré estomac, foie, cœur, poumons. Avant de rentrer, il a également pris le soin de sectionner les organes sexuels, la langue et de raser le mort. Avec ses parties dites “essentielles”, il a préparé des “mets” dont il s’est régalé avec toute son équipe.

Depuis qu’il a commencé ses activités en 1979, Mba Ntem a déjà “mangé” six personnes au nombre desquelles deux de ses propres enfants. »

— Texte reproduit tel que publié à la une de L’Union du mardi 26 avril 1988.

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