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Gabon : APRÈS LES BONGO, QUI SONT LES NOUVEAUX « ROITELETS » ? Par Michel Ongoundou Loundah


Gabon : APRÈS LES BONGO, QUI SONT LES NOUVEAUX « ROITELETS » ?  Par  Michel Ongoundou Loundah

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Trois ans après le 30 août 2023, le temps n’est plus seulement à la célébration de la chute des Bongo. Il est aussi à l’examen de ce qui a réellement changé depuis.
Dans cette nouvelle tribune, Michel Ongoundou Loundah part de deux récentes publications de Jeune Afrique pour poser une question qui traverse désormais le débat gabonais : le pays a-t-il véritablement rompu avec un système ou s’est-il contenté d’en remplacer les bénéficiaires ?
Biens saisis à l’ancienne famille régnante, milliards recherchés, nouveaux emprunts, dette publique, grands chantiers, transparence des marchés, recyclage d’anciens cadres du régime, eau, électricité et pouvoir d’achat : l’auteur confronte le récit de la rupture aux réalités du quotidien et aux comptes de l’État.
Mais son interrogation va plus loin. Une rupture politique se mesure aussi au respect des libertés et à la manière dont la justice traite chaque citoyen. La situation d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, l’incarcération de Bob Mengome et la mort du jeune militaire Johan Bounda en détention viennent ainsi rappeler une exigence essentielle : les principes défendus hier sous les Bongo doivent continuer de l’être aujourd’hui, quel que soit celui qui exerce le pouvoir.
Au fond, cette tribune pose une question simple : le 30 août 2023 a-t-il seulement changé les hommes, ou a-t-il commencé à changer le système ?

APRÈS LES BONGO, QUI SONT LES NOUVEAUX « ROITELETS » ?

Deux articles de Jeune Afrique, publiés à quelques jours d’intervalle, méritent d’être lus ensemble.

Le premier, signé Jeanne Le Bihan, revient sur les biens, les sociétés, les comptes et les avoirs attribués à la famille Bongo, ainsi que sur les saisies opérées depuis le 30 août 2023.

Le second, signé Marwane Ben Yahmed, sous le titre « Les mille jours d’Oligui Nguema », dresse un bilan politique des trois premières années du nouveau pouvoir.

Pris séparément, chacun raconte une partie de l’histoire. Mis côte à côte, ils posent une question plus dérangeante : avons-nous réellement changé de système ou seulement changé ceux qui en profitent ?

2 902 milliards, 1 500 milliards : parlons simplement

Les chiffres cités autour des avoirs de l’ancien régime donnent le vertige. Encore faut-il les comprendre.

Le montant de 2 902 milliards de francs CFA ne signifie pas qu’une telle somme a été retrouvée dans un coffre ou sur un compte bancaire. Il correspond au volume global de mouvements d’argent, transferts et opérations financières examinés par les enquêteurs.

Autre chiffre : plus de 1 500 milliards de francs CFA d’actifs auraient été identifiés. Là encore, il ne s’agit pas d’argent liquide, mais de la valeur estimée de sociétés, participations, propriétés, hôtels, avions, comptes et autres biens. Et ce ne serait qu’une partie du patrimoine des Bongo-Valentin.

Même avec toutes les précautions judiciaires nécessaires, les montants restent considérables. Les Gabonais ont donc le droit de savoir ce qui a réellement été saisi, ce qui a été définitivement confisqué, ce qui appartient désormais à l’État et ce que l’État en fait.

Les biens ont-ils été rendus à l’État ou ont-ils seulement changé de mains ?

C’est là que commence la véritable question politique.

Si une villa, une société, un terrain ou tout autre bien a été acquis au détriment de l’État, il doit revenir à l’État. Pas disparaître dans un nouvel inventaire. Pas être mis à la disposition de nouveaux privilégiés. Pas simplement changer d’occupant.

Un état public des principaux biens récupérés devrait préciser leur valeur, leur statut juridique et leur affectation actuelle. Sans cette transparence, il devient difficile de distinguer une restitution au peuple d’un simple transfert de patrimoine entre anciens et nouveaux « roitelets ».

C’est ici que la formule d’André Malraux, à propos de la Révolution française, prend une résonance particulière : « La Révolution n’a pas aboli les privilèges, ce sont les privilégiés qui ont changé. »

Le coup d’État du 30 août 2023 a renversé les Bongo. Il reste à savoir s’il a également renversé le système qui fabriquait les privilégiés.

Le PDG a perdu le pouvoir. Beaucoup de ses anciens cadres, eux, ont survécu. Certains ont changé de camp, de discours ou de bannière. De nouveaux cercles se sont formés autour du pouvoir et de nouvelles fidélités ont été récompensées.

Une rupture ne se mesure pas seulement au départ des anciens bénéficiaires. Elle se mesure à la disparition des mécanismes qui produisaient les privilèges. Or ces mécanismes demeurent largement en place. Dans ces conditions, nous n’avons pas aboli le système. Nous avons surtout changé ceux qui l’occupent.

Pendant qu’on cherche les milliards d’hier, on emprunte ceux de demain

Le deuxième article de Jeune Afrique prend ici tout son intérêt.

Pendant que le pouvoir cherche à récupérer les avoirs de l’ancien régime, l’État emprunte massivement pour financer ses propres ambitions.

Le budget 2026 illustre cette tension. Sa première version prévoyait 6 358,2 milliards de francs CFA. Quelques mois plus tard, le budget rectifié a été ramené à 5 495,2 milliards, soit près de 863 milliards de moins. Les recettes budgétaires nettes attendues sont, elles aussi, passées de 3 808 milliards à 2 928,2 milliards de francs CFA.

C’est déjà un sérieux signal d’alerte. Le budget rectifié prévoit par ailleurs un besoin de financement de 915,6 milliards de francs CFA et autorise jusqu’à environ 855 milliards d’emprunts sur les marchés internationaux. La charge financière liée à la dette, intérêts et remboursements compris, atteint environ 1 797 milliards de francs CFA pour 2026.

Fin juillet, le Gabon a effectivement levé 920 millions de dollars, soit environ 525,4 milliards de francs CFA, sur les marchés internationaux, à un taux d’intérêt de 9,375 %, avec une échéance finale en 2033.

Ces chiffres devraient être expliqués aux Gabonais avec la même énergie que celle consacrée aux inaugurations. Une dette ne disparaît pas après la pose de la première pierre. Elle reste, produit des intérêts et finit toujours par être payée.

86 % du PIB : la dette n’est plus un détail

Selon les projections du FMI publiées en avril 2026, la dette publique brute du Gabon pourrait atteindre 86,1 % du PIB cette année, avec un déficit public proche de 10 % du PIB.

Ce niveau doit inquiéter. Non pas parce qu’un pays ne devrait jamais emprunter. Un État peut s’endetter pour construire une route utile, produire de l’électricité, développer un port, financer une infrastructure rentable ou combler un retard historique.

Mais tout emprunt doit être apprécié selon trois critères : son coût, les conditions de son remboursement et la richesse nouvelle qu’il permettra de produire.

Le reste est secondaire. Une route financée par la dette n’est pas gratuite. Un palais non plus. Pas davantage un échangeur ou un bâtiment administratif.

La facture finit toujours par arriver.

On construit beaucoup. Mais à quel prix ?

Personne de sérieux ne peut nier les chantiers engagés depuis le 30 août 2023. Des routes sont reprises. Des bâtiments sortent de terre. Des projets longtemps bloqués avancent.

Il faut le reconnaître. Mais une pelleteuse ne dispense pas de rendre des comptes. Pour les grands projets, les Gabonais devraient pouvoir connaître le coût, l’entreprise retenue, le mode d’attribution du marché, le financement mobilisé et les engagements futurs de l’État.

Ce n’est pas de la curiosité. C’est de l’argent public.

Un pays peut donner pendant quelques années l’impression de construire énormément et découvrir ensuite qu’il a surtout construit à crédit, au-dessus de ses moyens.

La dette, elle, n’applaudit pas les inaugurations. Elle attend les échéances.

Le PDG a perdu. Beaucoup de ses hommes ont gagné une seconde vie

Le 30 août devait être une rupture. Trois ans plus tard, un paradoxe saute aux yeux : le PDG a perdu son hégémonie, mais nombre de ceux qui servaient le système se portent plutôt bien.

Il ne serait ni juste ni intelligent d’exclure de la vie publique toute personne ayant travaillé sous Omar ou Ali Bongo. La question n’est pas là. Mais lorsqu’un nouveau pouvoir recycle une part importante des hommes de l’ancien, il doit être encore plus exigeant sur les pratiques. Sinon, ce sont les visages, les couleurs et les slogans qui changent, pas le fonctionnement de l’État.

Les anciens « roitelets » sont partis. Le risque est désormais d’en voir apparaître de nouveaux autour du pouvoir UDB-PDG-CTRI.

La rupture doit empêcher le prochain système Bongo

On ne démonte pas un système simplement en poursuivant ceux qui l’incarnaient hier. On le démonte en empêchant qu’il puisse se reproduire.

C’est sur ce terrain que le nouveau pouvoir sera jugé : traçabilité des biens récupérés, transparence des grands marchés, contrôle de la dette, prévention des conflits d’intérêts et contrôle du patrimoine des principaux responsables publics.

Voilà les véritables instruments de la rupture. Sinon, le procès des Bongo restera surtout un récit sur le passé. Le véritable enjeu est d’éviter qu’un jour, dans dix ou vingt ans, un nouveau pouvoir découvre à son tour les fortunes accumulées par ceux qui gouvernent aujourd’hui.

L’eau et l’électricité ne lisent pas les communiqués

Pendant que nous parlons de milliards, la population dispose de son propre tableau de bord : le robinet, l’interrupteur, le prix du marché, le salaire et l’emploi.

On peut changer le nom d’une société publique, remplacer ses dirigeants, créer de nouvelles structures et présenter des plans de redressement. Si l’eau ne coule pas, le citoyen ne voit pas la réforme. Si l’électricité disparaît pendant des heures ou même des jours, il ne voit pas la rupture.

Les familles ne boivent pas les communiqués du Conseil des ministres. Elles veulent de l’eau. Elles n’éclairent pas leur maison avec les discours sur la transformation. Elles veulent de l’électricité.

C’est aussi là que le pouvoir sera jugé.

La liberté aussi fait partie du bilan

Le 30 août 2023 a été présenté comme la fin de la peur. Il faut donc accepter qu’un peuple qui n’a plus peur parle, critique, interpelle, conteste et réclame des comptes.

On ne peut pas célébrer la liberté lorsqu’elle accompagne le pouvoir et commencer à la trouver encombrante lorsqu’elle se retourne contre lui.

Mais les libertés ne se résument pas au droit de parler. Elles se mesurent aussi à la manière dont l’État arrête, détient, juge et protège les personnes placées sous sa responsabilité.

Et sur ce terrain, plusieurs affaires me préoccupent profondément.

Bilie-By-Nze, Bob Mengome, Johan Bounda : trois affaires que l’on ne peut pas balayer

Je veux d’abord parler d’Alain-Claude Bilie-By-Nze.

Je ne considère pas que son passé politique doive lui procurer une quelconque immunité. Il a été ministre pendant de longues années, puis Premier ministre d’Ali Bongo. Comme tout ancien responsable public, il peut avoir à répondre de ses actes devant la justice.

Mais parce qu’il est devenu l’un des principaux adversaires politiques du pouvoir, tout ce qui le concerne doit être traité avec une rigueur particulière.

Son arrestation en avril 2026 dans le cadre d’une affaire ancienne ne peut manquer de susciter des interrogations. Je ne veux pas me substituer aux juges et je ne dis pas qu’Alain-Claude Bilie-By-Nze doit être protégé de la justice.

Je dis exactement le contraire.

La loi doit s’appliquer à lui comme à tout le monde. Mais elle doit aussi le protéger comme elle protège tout citoyen.

Lorsqu’une affaire vieille de nombreuses années ressurgit au moment où l’intéressé est devenu l’un des opposants les plus visibles au chef de l’État, la justice doit être tellement claire, tellement régulière et tellement incontestable que le soupçon politique perde toute raison d’être.

Bilie-By-Nze n’a pas à être protégé de la justice.

Mais la justice doit être protégée de toute suspicion d’instrumentalisation politique.

Et son cas ne doit surtout pas faire oublier les autres.

Bob Mengome est incarcéré depuis plusieurs mois.

Quelles que soient les accusations portées contre lui, il demeure un justiciable dont les droits doivent être garantis. Une détention ne place pas un homme hors de la République. Un détenu reste sous la responsabilité de l’État.

Cette responsabilité devient encore plus lourde lorsqu’une personne privée de liberté rencontre des problèmes de santé ou lorsque sa famille et ses proches s’inquiètent de ses conditions de détention.

Le cas de Johan Bounda est plus grave encore.

Ce jeune militaire est mort alors qu’il se trouvait détenu dans une structure de l’armée.

Il faut mesurer ce que cela signifie.

Un jeune militaire gabonais est entré vivant dans les locaux d’un service de l’État. Il en est ressorti mort.

Une enquête avait été annoncée. À ce jour, l’opinion publique reste dans l’attente d’informations claires sur son aboutissement, les responsabilités établies et les éventuelles sanctions prononcées. Sa famille, elle aussi, a droit à la vérité.

Une affaire aussi grave ne peut pas simplement disparaître dans le silence.

Il ne s’agit pas seulement de Johan Bounda. Il s’agit du principe même de responsabilité de l’État lorsqu’un citoyen meurt alors qu’il se trouve sous son autorité directe.

Il faut également que les responsabilités soient recherchées à tous les niveaux lorsque les faits le justifient, y compris au-delà des seuls exécutants.

Je veux donc parler de Bilie-By-Nze, mais je refuse que son nom efface ceux de Bob Mengome ou de Johan Bounda.

Les situations sont différentes. Les faits ne sont pas les mêmes. Les procédures ne sont pas comparables.

Elles renvoient pourtant toutes à une même exigence : la manière dont l’État traite ceux qu’il arrête, ceux qu’il détient et ceux qui se retrouvent sous son autorité.

La justice doit être la même pour tout le monde

Nul n’est au-dessus de la loi.

Mais nul ne doit non plus se retrouver en dessous de la loi.

Un ancien Premier ministre n’a pas droit à une justice particulière. Un activiste non plus. Un militaire encore moins.

Tous ont droit à une procédure régulière, à des droits respectés, à une justice indépendante et, lorsqu’un drame survient, à la vérité.

Ce que nous demandions hier sous les Bongo ne peut pas devenir excessif aujourd’hui.

Nous demandions que les arrestations soient encadrées, que les détenus soient respectés, que les morts suspectes soient élucidées et que la justice ne serve pas à faire taire les adversaires.

C’est pourquoi je serai particulièrement attentif au sort d’Alain-Claude Bilie-By-Nze.

Mais je veux l’être tout autant à celui de Bob Mengome.

Et je refuse que le nom de Johan Bounda disparaisse de notre mémoire collective tant que toute la lumière n’aura pas été faite sur sa mort.

 

Publions les comptes

Au fond, le débat peut être ramené à quelques exigences simples.

Publions l’état des principaux biens récupérés depuis le 30 août 2023 et leur affectation. Publions les conditions essentielles des grands emprunts. Publions le coût des principaux projets financés par l’État. Publions les conclusions des audits sur la dette lorsqu’elles seront disponibles.

Cela suffirait déjà à dissiper une grande partie des soupçons.

La transparence n’affaiblit pas un pouvoir qui n’a rien à cacher. Elle le renforce.

Et le Gabonais ordinaire dans tout cela ?

Après tous ces chiffres, une seule question compte vraiment : les Gabonais vivent-ils mieux qu’avant le 30 août 2023 ?

Le véritable bilan tient à des réalités simples : l’accès à l’emploi, le pouvoir d’achat, la régularité de l’eau et de l’électricité, le fonctionnement de l’école et de l’hôpital.

Voilà le bilan que chacun peut comprendre.

Le 30 août 2023 restera une date historique parce qu’il a mis fin à un régime. Mais renverser un pouvoir n’est pas encore transformer un pays.

Les mille premiers jours ont permis à Brice Clotaire Oligui Nguema de prendre le pouvoir, de conduire la transition et d’installer un nouvel ordre institutionnel.

Les suivants devront montrer ce que le Gabonais ordinaire aura réellement gagné.

C’est là que nous saurons si le 30 août 2023 a réellement mis fin au système des privilèges ou si, pour reprendre la formule de Malraux, les privilèges sont restés pendant que les privilégiés changeaient de visage.

Michel Ongoundou Loundah

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