Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Gagner le pouvoir est une chose. Refuser ensuite de regarder au-delà de son propre camp peut coûter cher à un pays. Du face-à-face Ali Bongo–André Mba Obame à celui qui oppose aujourd’hui Brice Clotaire Oligui Nguema à Alain-Claude Bilie-By-Nzé, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah pose une question sensible : le Gabon peut-il encore se permettre de sacrifier des compétences nationales sur l’autel des rivalités politiques ?
On ne gouverne pas un pays avec les seuls vainqueurs
À la suite de ma tribune sur la conquête du pouvoir et l’exercice des responsabilités, un lecteur m’a fait cette observation, au demeurant parfaitement compréhensible : lorsqu’une équipe gagne une élection, elle a vocation à gouverner.
C’est le principe.
Mais je m’inscris en faux contre l’idée selon laquelle la victoire électorale donnerait également le monopole de l’intelligence, de l’expérience et du patriotisme.
Une élection confie la direction du pays à une majorité. Elle ne lui confie pas la propriété du pays. Le suffrage désigne ceux qui gouvernent, pas ceux qui auraient désormais seuls qualité pour servir l’État.
C’est une distinction essentielle. Une majorité politique est, par définition, une partie du pays. Même lorsqu’elle est largement majoritaire dans les urnes, elle ne devient pas la nation tout entière.
Gouverner consiste donc à exercer le pouvoir reçu des électeurs sans confondre ce pouvoir avec un droit d’exclusivité sur les compétences, les expériences et les intelligences disponibles.
Lorsqu’un pays traverse une crise profonde, cette distinction prend encore plus de sens.
Une conversation en 2010
Quelques mois après l’arrivée d’Ali Bongo Ondimba à la tête du pays, j’étais convaincu qu’il ne pourrait pas relever seul un Gabon déjà éprouvé par les dernières années de la présidence d’Omar Bongo et profondément divisé par l’élection de 2009.
Je m’en étais ouvert à mon oncle, Jean-Pierre Lemboumba Lepandou. Il partageait cette analyse. Selon lui, Ali Bongo devait trouver un mécanisme permettant de travailler avec André Mba Obame, son principal adversaire, certaines personnalités de son entourage et d’autres forces du pays.
Ni cohabitation institutionnelle, ni partage artificiel des postes. Il fallait simplement trouver le moyen de faire travailler ensemble des Gabonais que la politique opposait.
André Mba Obame, dont j’étais très proche, n’avait évidemment pas à renoncer à ses convictions ni à se rallier à Ali Bongo. Mais la rupture entre les deux hommes était devenue si profonde que le pays a fini par pâtir de leur confrontation.
Cette phrase de mon oncle m’est restée : si nous ne trouvons pas le moyen de réunir ce que le pays a de meilleur, nous n’avons aucune chance de nous en sortir.
Quatorze ans plus tard, on connaît la suite.
Le 30 août 2023, le régime d’Ali Bongo s’est effondré quelques heures à peine après l’annonce de sa réélection.
Je ne prétends évidemment pas que cet effondrement s’explique par le seul fait qu’Ali Bongo se soit privé d’une partie des forces, des intelligences et des expériences dont disposait le Gabon. Les causes de la chute de son régime sont autrement plus nombreuses et complexes.
Mais je reste convaincu que gouverner en laissant une partie du pays à l’écart fut l’une de ses erreurs.
Et cette conversation de 2010 me revient aujourd’hui pour une raison précise.
Alain-Claude Bilie-By-Nzé.
Un adversaire ne cesse pas d’être gabonais
Je ne confonds pas les époques et je ne superpose pas les hommes. Mais ne soyons pas hypocrites : les relations politiques entre Brice Clotaire Oligui Nguema et Alain-Claude Bilie-By-Nzé sont pour le moins difficiles.
Ils se sont affrontés à la dernière présidentielle. Alain-Claude Bilie-By-Nzé est aujourd’hui en prison. Ses avocats voient dans son incarcération une affaire politique. Je partage cette conviction. Le président de la République, lui, récuse toute intervention de l’exécutif et renvoie à l’indépendance de la justice.
Mais au-delà même de sa situation judiciaire, une question me préoccupe.
Alain-Claude Bilie-By-Nzé a occupé plusieurs postes ministériels avant de devenir Premier ministre. Il connaît l’État, ses rouages, ses faiblesses, ses dossiers et les responsabilités du régime auquel il a appartenu.
On peut combattre ses idées, contester son bilan et lui demander de répondre politiquement de son passé. Mais son statut d’adversaire doit-il conduire à considérer que le Gabon n’aurait plus rien à attendre de lui ? Je ne le pense pas. Et d’ailleurs, la question dépasse la personne d’Alain-Claude Bilie-By-Nzé.
Un ancien Premier ministre ne perd pas sa connaissance de l’État parce qu’il devient opposant. Un ancien ministre ne devient pas incompétent parce qu’il change de camp. Un haut fonctionnaire ne cesse pas de connaître ses dossiers parce qu’il n’a pas la bonne carte politique. Un universitaire, un médecin, un ingénieur, un entrepreneur ou un cadre ne devrait pas avoir à prouver son allégeance avant de pouvoir mettre son expérience au service de son pays.
La compétence n’a pas de parti. L’expérience non plus. Et le patriotisme encore moins.
C’est ici que le souvenir d’André Mba Obame prend tout son sens.
J’ai vu ce que la rupture entre deux hommes a produit dans notre vie politique. Je ne voudrais pas que, quinze ans plus tard, dans un contexte différent, les blessures, les contentieux et les rapports de force prennent encore le pas sur l’intérêt national.
Un pays ne devrait jamais devenir l’otage des rapports entre deux hommes.
Le Gabon d’abord
Les dirigeants actuels ont hérité d’un pays profondément éprouvé. Difficultés économiques, endettement, infrastructures, emploi des jeunes, école, santé, eau, électricité, fonctionnement de l’État : l’ampleur des défis devrait suffire à nous convaincre qu’aucun camp ne peut prétendre détenir à lui seul toutes les réponses. Si c’était le cas, cela se saurait.
Brice Clotaire Oligui Nguema dispose d’une légitimité électorale. Elle lui donne le droit de gouverner. Pour autant, elle ne le condamne pas à gouverner avec son seul entourage ou ses compagnons de la première heure.
Il existe une différence fondamentale entre gouverner avec une majorité et gouverner pour une majorité.
La première relève du fonctionnement démocratique. La seconde fait courir le risque d’une appropriation partisane de l’État.
Une majorité gagne les élections et assume la responsabilité de gouverner. Mais une fois l’élection passée, l’école publique n’est pas l’école de la majorité. L’hôpital n’est pas l’hôpital de la majorité. L’administration n’est pas l’administration de la majorité. Les routes, l’eau, l’électricité, la justice et les finances publiques appartiennent à la nation.
L’État n’est pas le butin du vainqueur.
Qu’on me comprenne bien. Je ne plaide ni pour une distribution générale de maroquins ni pour quelque arrangement politique d’arrière-boutique.
L’ouverture dont je parle n’est pas une faveur faite à l’opposition ou à la société civile. Elle relève d’une conception exigeante de l’État : utiliser, partout où elles se trouvent, les compétences dont le pays a besoin sans demander à chacun de faire allégeance ou de renoncer à ses convictions.
Notre pays ne peut pas se permettre de laisser en déshérence des femmes et des hommes de valeur parce qu’ils ne possèdent pas la bonne carte, n’appartiennent pas au bon réseau ou ont soutenu le mauvais candidat.
Certains sont dans la majorité. D’autres dans l’opposition. Beaucoup n’appartiennent à aucun parti.
Mais tous sont Gabonais.
Une démocratie a besoin d’une majorité qui gouverne, d’une opposition qui s’oppose, de contradiction et de contre-pouvoirs. Cela n’interdit ni le dialogue ni la capacité de reconnaître, même chez l’adversaire, ce qui peut servir l’intérêt national.
Les hommes passent. Le Gabon reste.
Je parle ici en patriote. Les destins individuels m’importent moins que celui du pays. Ce qui m’importe, c’est cette jeunesse gabonaise qui attend un avenir. Ce sont ces enfants auxquels nous devons laisser autre chose que nos rancœurs, nos exclusions, nos batailles de clans et nos petites querelles d’ego.
Nous avons déjà perdu beaucoup de temps.
Ni Ali Bongo, ni Brice Clotaire Oligui Nguema, ni Alain-Claude Bilie-By-Nzé ne sont le Gabon.
Le Gabon est plus grand qu’eux. Il est plus grand que nous tous.
J’écrivais hier qu’on ne gouverne pas l’État comme on conquiert le pouvoir.
J’ajoute maintenant ceci : on gagne une élection avec un camp, mais on ne relève pas un pays comme le Gabon avec un camp.
Michel Ongoundou Loundah