Tita Nzebi , artiste gabonaise Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Tita Nzebi poursuit son chemin avec une musique profondément enracinée dans la langue et la culture nzebi. Alors que son album Réminiscence et son titre Mbama sont présentés à la considération des membres votants de la Recording Academy. Face au Radar, l’artiste revient sur cette étape, la transmission culturelle au cœur de ses œuvres et les défis qui restent à relever pour faire rayonner durablement la musique gabonaise à l’international.
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LeRadar : Votre album « Réminiscence » et votre titre « Mbama » sont actuellement présentés à la considération des membres votants de la Recording Academy. Que représente cette étape pour vous ?
Tita Nzebi : En soi, cette étape est déjà une belle performance pour moi. Présenter un album dans cette compétition nécessite le parrainage d’un membre votant de la Recording Academy qui vous accompagne dans le processus. J’ai été accompagnée par Stefan Heger, un ingénieur du son allemand. C’est lui qui a déposé ma candidature et qui a décidé de me présenter dans deux catégories.
Je pense que toutes les candidatures reçues sont examinées par la Recording Academy, qui peut les accepter ou les refuser. Mes candidatures ont été déposées au mois de juillet et elles n’ont été confirmées que depuis quelques jours. Il m’a fallu plus d’un an de travail pour obtenir cette validation.
Je voudrais aussi remercier Pamela Badjogo, la première artiste gabonaise à avoir fait un beau parcours dans cette compétition. C’est elle qui m’a expliqué ce qu’il fallait faire pour pouvoir présenter mon album aux GRAMMYs et qui a appelé Stefan Heger pour moi.
LeRadar : Revenons à « Réminiscence ». Quelle histoire raconte cet album ?
Tita Nzebi : Si on parle de transmission, il y a effectivement quelque chose que je transmets dans cette œuvre. C’est la chanson Réminiscence, qui ouvre l’album et lui donne son titre.
Cette chanson vient d’un conte oublié. Seule la chanson est arrivée jusqu’à ceux de ma génération. J’ai donc voulu mettre à disposition ce souvenir d’enfance, ce dernier bout d’un conte perdu.
Comme dans toutes mes œuvres, je transmets aussi une langue. À travers cette langue, je raconte des histoires d’êtres humains : la nécessité de l’exemplarité dans l’éducation des enfants, ces disputes qui finalement ne sont que du bruit et pas toujours des dangers pour nos relations, notre incapacité à cerner totalement la mort ou encore nos sociétés qui n’osent pas toujours regarder certaines situations en face.
Dans cet album, je raconte des histoires qui ressemblent au vécu de beaucoup d’entre nous.
LeRadar : « Mbama » est présenté dans la catégorie « Best African Music Performance ». Quelle est l’histoire de ce titre ?
Tita Nzebi : Lorsque j’ai envisagé les GRAMMYs, alors que l’album n’était pas encore enregistré, j’espérais pouvoir présenter uniquement l’album, sans trop savoir comment. Le choix des catégories a été fait par mon parrain, Stefan Heger, tout comme le choix de ce titre.
Mbama veut dire « promiscuité » en langue nzebi. J’ai construit le texte autour d’un proverbe nzebi : « inguaghe niutu mbame », que je peux traduire ainsi : « la famille est étouffante ».
Pris en dehors de tout contexte, ce proverbe peut donner l’impression que la famille est un problème. Dans certaines situations, elle peut effectivement l’être, mais elle ne l’est pas tout le temps, bien au contraire.
Dans cette chanson, j’ai créé un personnage qui décide de partir loin de sa famille par amour. Selon lui, c’est la meilleure chose à faire pour éviter la destruction de la famille, itsuku, par la promiscuité, mbama.
LeRadar : Vous chantez principalement en langue nzebi. Qu’apporte cette langue à votre musique ?
Tita Nzebi : Le nzebi est ma langue maternelle, ma première langue. C’est à travers elle que j’ai appris les valeurs autour desquelles je me suis construite.
J’ai avec cette langue une intimité que je n’aurai jamais avec une autre. Chanter en nzebi est donc évident et naturel pour moi. Je pourrais chanter dans d’autres langues. Pour cela, il faudrait que d’autres composent des chansons pour moi. Ce que je chante jusqu’ici, je le crée ou je le puise dans la culture au sein de laquelle je suis née. D’où l’importance de la langue nzebi dans mes œuvres.
LeRadar : Dans une industrie musicale mondialisée où l’anglais domine largement, chanter dans une langue locale est-il pour vous un acte artistique, culturel ou militant ?
Tita Nzebi : C’est un acte à la fois artistique, culturel et militant.
Les langues locales et les œuvres musicales enracinées dans certaines cultures ne sont pas les plus écoutées ni les plus vendues. Je suis très bien placée pour le savoir. Mais ce n’est pas parce que ce que l’on fait n’a pas une forte valeur marchande que cela n’a pas d’importance.
C’est ici que cet acte devient militant. Je suis consciente, depuis le début de mon parcours, que ce chemin allait être difficile. Mais je pense depuis le début que ce choix est utile et important.
L’acceptation de mes candidatures aux GRAMMYs a donc une importance particulière à mes yeux. Ma musique n’est peut-être pas la plus populaire ni la plus rentable, mais j’ai réussi à susciter un intérêt à ce niveau. Il nous appartient de maintenir, transmettre et faire connaître nos cultures. C’est très difficile, mais utile.
LeRadar : Quel regard portez-vous sur la place des langues et cultures gabonaises dans l’industrie musicale ?
Tita Nzebi : J’observe que beaucoup d’artistes gabonais puisent dans nos langues et nos cultures pour créer, et c’est une bonne chose.
Nous vivons dans un monde ouvert où nous nous enrichissons mutuellement. Nous avons donc tout intérêt à maintenir cette conscience de nos richesses culturelles, pour nous-mêmes mais aussi pour ce que ces richesses peuvent apporter aux autres.
LeRadar : La musique gabonaise dispose-t-elle aujourd’hui des moyens nécessaires pour s’imposer davantage sur la scène internationale ?
Tita Nzebi : Si vous faites allusion aux moyens financiers, je dirais non, sans détour.
Dans plusieurs pays, il existe des mécanismes publics et privés pour soutenir la création artistique. Je fais notamment allusion aux subventions publiques en France.
Au Gabon, nous avons beaucoup de talents, mais pas encore d’importants moyens et mécanismes pour soutenir les créateurs. Malgré cela, plusieurs artistes gabonais réussissent depuis des décennies à faire entendre nos musiques au Gabon et au-delà de nos frontières.
LeRadar : Que manque-t-il encore aux artistes gabonais pour franchir durablement les frontières ?
Tita Nzebi : Tout ce que votre question énumère est nécessaire : production, accompagnement professionnel, financement, promotion internationale et structuration de l’industrie.
Composer une chanson et même la faire vivre ne nécessite pas forcément des moyens financiers et des structures d’accompagnement. Je prends pour exemple nos chansons traditionnelles, transmises sur plusieurs générations. Elles sont arrivées jusqu’à nous sans médias, sans producteurs, etc.
Mais si nous voulons que nos musiques et nos artistes franchissent durablement nos frontières, qu’ils fassent partie des artistes internationaux les plus connus et les plus rentables, il faut, à minima, créer un environnement capable de susciter des vocations en interne ou d’attirer des compétences externes.
Créer un tel environnement permettrait à davantage d’artistes de se construire solidement à partir du Gabon.
LeRadar : Cette présentation aux GRAMMYs peut-elle contribuer à changer le regard porté sur la musique gabonaise à l’étranger ?
Tita Nzebi : Je pense que oui, encore plus si je parviens à aller un peu plus loin que cette première phase de présentation. Si mon parcours est remarqué, cela pourrait être un atout pour d’autres. Chaque fois qu’un Gabonais réussit quelque part, c’est le Gabon qui gagne, comme on le dit si bien. J’ai su comment poser ma candidature grâce à Pamela Badjogo. À mon tour, je serai assurément utile à quelqu’un d’autre.
LeRadar : Quel rôle les institutions et les acteurs culturels devraient-ils jouer ?
Tita Nzebi : Je pense qu’ils ont un rôle à jouer pour accompagner tous les artistes, pas uniquement ceux qui souhaitent conquérir les marchés internationaux.
Si on sait mettre en place un cadre permettant l’éclosion de tous les talents, capable de créer des emplois stables et durables autour des artistes, accompagner ceux qui parviendront à conquérir les marchés internationaux ne sera que la suite logique de ce que nous aurons consolidé sur le plan national.
LeRadar : Quel message adressez-vous aux jeunes artistes qui créent dans des langues locales ?
Tita Nzebi : Je voudrais leur dire qu’ils ont tort de penser que nos cultures sont un frein à une carrière internationale.
Toute musique peut toucher des millions de personnes à travers le monde. Seulement, il peut être difficile, voire impossible, de trouver des maisons de production pour accompagner ce type de projet, car leur rentabilité n’est pas garantie de prime abord.
C’est pour cette raison que j’ai dû créer mon propre label. Je n’ai pas la popularité ni les revenus auxquels certains pourraient aspirer, mais j’ai réussi à faire voyager cette musique bien loin du Gabon. S’engager dans ce type de projet est très difficile, mais nécessaire et utile.
LeRadar : Si vous deviez présenter « Réminiscence » et « Mbama » à un membre de la Recording Academy qui ne connaît ni le Gabon ni la culture nzebi, que lui diriez-vous ?
Tita Nzebi : Je lui dirais que je viens du Gabon, que je chante en nzebi, une des langues parlées au Gabon et au Congo voisin.
Je l’inviterais à découvrir une musique qu’il n’a peut-être jamais écoutée. Chaque instrument de cet album a été joué par un musicien. Dans le premier titre de l’album, il entendra notamment le son de la cithare gabonaise, certainement une autre découverte pour lui.
Je lui parlerais également de l’équipe internationale qui a travaillé sur cet album : des musiciens venus de différents pays, des enregistrements réalisés dans des studios parisiens, le mixage aux Real World Studios en Angleterre et le mastering en Allemagne par Stefan Heger, membre de la Recording Academy.
LeRadar : Enfin, Tita Nzebi aujourd’hui, c’est quoi ?
Tita Nzebi : Tita Nzebi, c’est une femme qui continue de raconter des histoires d’êtres humains à travers la musique.
Elle a fait le choix de faire voyager une musique enracinée dans la culture gabonaise. De ce fait, certains voient en elle une ambassadrice culturelle de son pays, le Gabon.
LeRadar : Un dernier mot pour le public gabonais qui vous accompagne dans cette aventure ?
Tita Nzebi : Nous avons annoncé mes candidatures aux GRAMMYs dans la nuit de dimanche. Quelques heures plus tard, vous avez été très nombreux à vous emparer de cette aventure. Je vous en serai éternellement reconnaissante.
Je profite de l’occasion pour préciser qu’à ce stade, je ne suis pas encore nominée. Pour cela, il faut que le maximum de membres vote pour moi.
Pour vous, j’espère de tout cœur franchir cette étape.
Encore merci à tous pour ce bel engouement.


