Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Avec 34,1 % d’étrangers recensés au Gabon en 2026, la question migratoire s’impose désormais dans le débat national. Dans cette série en trois volets, Michel Ongoundou Loundah invite à dépasser les peurs et les amalgames pour interroger les choix démographiques, économiques et souverains du pays.
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Trois événements récents m’ont convaincu qu’il était temps d’apporter ma modeste contribution au débat sur l’immigration au Gabon.
Le premier est venu du Recensement général de la population et des logements de 2026. Ses résultats ont suscité de nombreux commentaires, parfois de l’inquiétude et, ici ou là, des interprétations tendancieuses. Un chiffre a particulièrement retenu l’attention. Sur 3 518 621 habitants recensés, 1 200 256 sont de nationalité étrangère, soit 34,1 % de la population résidente. Le chiffre est considérable. Il doit être examiné avec sérieux, sans lui faire dire davantage que ce qu’il dit.
Le deuxième élément déclencheur est d’une tout autre nature. Africa Intelligence a récemment consacré plusieurs enquêtes à l’influence de deux ressortissants étrangers dans l’environnement du pouvoir gabonais, un homme d’affaires libanais et son gendre français. Le média les présente comme détenteurs de passeports diplomatiques gabonais et décrit, pour l’un d’eux au moins, un rôle de conseiller informel auprès de la Présidence. Il fait également état de leur présence autour de dossiers sensibles touchant aux intérêts de l’État, notamment les négociations relatives à l’hôtel particulier Pozzo di Borgo, à Paris.
Ces révélations, qui doivent rester attribuées à leur source tant qu’elles n’ont pas fait l’objet d’explications officielles complètes, nous placent sur un autre terrain que celui de l’immigration ordinaire. La présence d’étrangers au Gabon, leur contribution à notre économie et leur intégration dans notre société sont anciennes. L’accès de ressortissants étrangers à des documents diplomatiques gabonais et leur éventuelle intervention dans des dossiers relevant directement des intérêts stratégiques de l’État touchent, eux, à la souveraineté.
Enfin, l’excellente tribune publiée par mon jeune frère Guillou Bitsutsu-Gielessen sur l’immigration a constitué un troisième déclic. Je l’ai trouvée suffisamment pertinente pour prolonger la réflexion. Elle soulève des interrogations que notre société ne pourra pas éternellement contourner et invite à regarder cette réalité sans faux-semblants.
Ces trois faits, très différents, m’ont donc conduit à apporter ma contribution à ce débat. Le sujet est vaste. Démographie, économie, sécurité, travail, souveraineté, intégration, diplomatie et droits humains s’y croisent. Je chercherai surtout à distinguer les faits des fantasmes, à identifier les mécanismes qui alimentent l’irrégularité et à avancer quelques pistes.
Le Gabon reste un pays peu peuplé au regard de son territoire et de ses ambitions de développement. Il a besoin d’hommes, de compétences, de travailleurs et d’investissements. Dans le même temps, il connaît une immigration irrégulière ancienne, des filières clandestines, des secteurs économiques où la présence étrangère est très forte et une politique migratoire dont les objectifs restent difficiles à lire.
Désigner l’étranger comme responsable de toutes nos difficultés serait aussi injuste qu’inefficace. Fermer les yeux sur l’irrégularité, les filières, l’exploitation de certains travailleurs, les défaillances du contrôle ou la perte de maîtrise de certains secteurs ne serait guère plus responsable.
La réflexion suivra donc une ligne simple. Regarder les chiffres sans peur, comprendre les mécanismes de l’irrégularité sans amalgames, puis réfléchir à une immigration pensée en fonction des besoins réels du pays.
Guillou Bitsutsu-Gielessen a appelé au débat. Prenons-le au mot. Un débat national adulte, exigeant, responsable et apaisé, où l’on puisse parler d’immigration sans xénophobie et sans déni, où les chiffres n’alimentent ni la peur ni l’aveuglement et où l’on accepte enfin de traiter l’immigration pour ce qu’elle est devenue au Gabon, une question majeure de population, d’économie, de cohésion sociale et de souveraineté.
1/3 — 34,1 % d’étrangers : regarder les chiffres sans peur ni déni
Le chiffre a frappé les esprits. En 2026, 34,1 % des habitants recensés au Gabon sont de nationalité étrangère. Sur une population de 3 518 621 résidents, le RGPL en dénombre 1 200 256, contre 2 318 365 Gabonais.
Une donnée de cette ampleur appelle du recul. Elle ne signifie pas que 34,1 % de la population vit clandestinement au Gabon. Elle ne dit pas davantage que le pays serait sur le point d’être « submergé ». Elle mesure la part des résidents qui ne possèdent pas la nationalité gabonaise. Parmi eux se trouvent des personnes en situation régulière, des travailleurs, des commerçants, des entrepreneurs, des étudiants, des conjoints de Gabonais, des enfants nés ou élevés ici et, bien sûr, des personnes en situation irrégulière.
Un chiffre qui oblige à regarder la démographie en face
Le Gabon dispose d’un territoire de 267 670 km2 et d’une population qui reste faible à l’échelle de cet espace. Le pays a longtemps attiré des travailleurs venus des États voisins et d’Afrique de l’Ouest, puis des compétences venues d’autres régions du monde. Cette immigration a accompagné l’exploitation forestière, les mines, le pétrole, le bâtiment, le commerce, les services domestiques et une partie de l’économie informelle.
La question démographique ne peut donc être abordée uniquement sous l’angle policier. Un pays peu peuplé peut avoir besoin d’immigration. Encore faut-il déterminer les besoins du pays, les secteurs concernés, les règles applicables et les objectifs de formation, d’intégration et de développement.
Le chiffre de 34,1 % oblige surtout l’État à définir une trajectoire. Le Gabon doit savoir quelle population il souhaite atteindre à l’horizon 2040 ou 2050, quelle part de cette croissance peut provenir de l’accroissement naturel, quels besoins de main-d’œuvre justifieraient une immigration supplémentaire et quelles capacités d’accueil devront être prévues dans le logement, la santé, l’école, les transports et l’emploi. Sans scénarios démographiques sérieux, la politique migratoire restera une succession de réactions.
Les étrangers travaillent aussi, consomment et produisent
Le débat public présente souvent l’immigration sous l’angle de ce qu’elle coûterait. Cette dimension doit être examinée, mais elle ne suffit pas. Un résident étranger paie un loyer, achète de la nourriture, se déplace, utilise les télécommunications, fréquente les commerces, consulte un médecin, scolarise parfois ses enfants et peut payer des taxes, des impôts et des cotisations sociales. Il peut aussi employer des salariés ou créer une entreprise.
La Banque mondiale a relevé que les travailleurs étrangers représentaient environ 20 % de la population active et 23 % des personnes en emploi dans les données qu’elle exploitait. Leur présence est particulièrement forte dans certains emplois informels, les services domestiques et une partie du secteur privé formel. Cette réalité traduit à la fois l’attractivité historique du Gabon et les difficultés persistantes de son marché du travail. Certains emplois trouvent peu de candidats nationaux tandis que certaines compétences manquent encore.
Toute immigration n’est pas économiquement bénéfique par définition. Un bilan sérieux doit mesurer à la fois la contribution à la production et à la consommation, les prélèvements versés, les transferts de revenus vers l’étranger, le recours aux services publics, l’impact sur les salaires, les effets sur le logement et la concurrence éventuelle dans certaines activités.
Chômage élevé, main-d’œuvre étrangère : comprendre la coexistence
Le Gabon connaît un chômage élevé, particulièrement chez les jeunes, tout en continuant à employer de nombreux étrangers. Cette coexistence doit être analysée avec précision.
Une partie du problème tient aux qualifications. Certaines entreprises recrutent ailleurs parce qu’elles ne trouvent pas localement les compétences recherchées. Une autre tient aux conditions de travail, avec des rémunérations faibles, des horaires lourds, des emplois précaires ou considérés comme peu attractifs. Des employeurs peuvent aussi préférer une main-d’œuvre étrangère plus vulnérable, parfois moins en mesure de contester un salaire ou des conditions abusives.
Dans ces situations, l’immigration irrégulière dépasse la seule question des frontières. Elle peut devenir un moyen de compression des salaires et de contournement du droit du travail. Le migrant est lui-même exposé à l’exploitation tandis que le travailleur gabonais subit une concurrence faussée.
Les métiers réservés aux nationaux : une règle ou un décor ?
Depuis 1991, un arrêté du ministère du Commerce réserve ou encadre l’exercice de plusieurs petites activités au profit des nationaux. Les débats récents ont remis en avant des métiers comme la coiffure, la cordonnerie, certains petits commerces, le transport en commun, le lavage automobile, les friperies ou encore diverses activités de détail.
Plus de trente ans après, il faut trancher. Si ces restrictions restent justifiées, compatibles avec les textes supérieurs et adaptées à l’économie actuelle, elles doivent être appliquées. Si elles sont devenues obsolètes, irréalistes ou juridiquement fragiles, elles doivent être réformées. Maintenir des règles que personne ne fait respecter nourrit le sentiment d’abandon chez les nationaux et l’insécurité juridique chez les étrangers.
La nationalité ne doit pas servir d’excuse à l’incompétence économique. Protéger certains secteurs pour favoriser l’entrepreneuriat gabonais n’a de sens que si cette protection s’accompagne d’accès au crédit, de formation, de locaux, de simplification administrative et de contrôle des prête-noms. Sinon, l’interdiction demeure sur le papier tandis que l’activité continue sous une autre forme.
Régularité, irrégularité, intégration : ne pas tout mélanger
Le débat devient rapidement toxique lorsque trois réalités sont confondues, être étranger, être en situation irrégulière et commettre une infraction. Un étranger en règle n’est pas un clandestin. Un clandestin n’est pas nécessairement un délinquant. Et un Gabonais peut lui aussi enfreindre les lois de son pays.
La politique publique doit donc distinguer le contrôle migratoire de la stigmatisation. Vérifier les titres de séjour, sanctionner les filières, éloigner les personnes dans les cas prévus par la loi ou régulariser lorsque les critères le permettent relève de l’État. Transformer une nationalité en soupçon permanent fragilise la cohésion sociale et détourne l’attention des véritables responsables des filières.
34,1 % : un signal politique, pas un slogan
Le recensement nous donne enfin une base de discussion. Encore faut-il publier les données détaillées portant notamment sur les nationalités, les âges, le sexe, la localisation, la durée de résidence, l’activité professionnelle, le statut d’emploi, le niveau de qualification et, lorsque la loi le permet, la situation administrative.
Sans cette connaissance, le chiffre de 34,1 % continuera à circuler comme un objet de peur ou de propagande. Avec elle, il peut devenir un instrument de planification.
Le Gabon doit savoir qui vit sur son territoire, dans quelles conditions et avec quelle contribution à la société. Il doit également protéger les droits des personnes régulièrement installées et organiser avec fermeté la lutte contre les filières qui entretiennent l’irrégularité.
Le premier enseignement du RGPL tient donc moins au caractère spectaculaire d’un pourcentage qu’à l’obligation qu’il crée. Immigration, emploi, démographie et développement doivent désormais être pensés ensemble.
Michel Ongoundou Loundah