Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Deux étrangers, l’homme d’affaires libanais Khalil Rihan et son beau-fils français Karl Rolly, présentés comme des conseillers « informels » de la présidence, disposent de passeports diplomatiques gabonais et interviennent dans des dossiers sensibles de l’État. Une révélation d’Africa Intelligence, à travers l’affaire Pozzo di Borgo, ravive une vieille question : la « Légion étrangère » a-t-elle réellement disparu avec le 30 août 2023 ? Michel Ongoundou Loundah s’en explique dans cette tribune.
Pozzo di Borgo : le retour de la Légion étrangère ?
Nous sommes lundi matin.
Dans les administrations, dans les institutions, ailleurs encore, on lève le drapeau gabonais. On célèbre les couleurs. On chante La Concorde. On parle de patriotisme, de souveraineté, de restauration de l’État, de dignité retrouvée.
Depuis trois ans, le vocabulaire est connu : « Gabon d’abord ». La souveraineté. La restauration des institutions. La République rendue aux Gabonais.
Ce lundi matin, je reçois Africa Intelligence. Et là, je découvre que deux étrangers, l’homme d’affaires libanais Khalil Rihan et son beau-fils français Karl Rolly, présentés comme des conseillers « informels » de la présidence, interviennent dans un dossier touchant directement aux intérêts patrimoniaux de l’État. Selon Africa Intelligence, tous deux disposent par ailleurs de passeports diplomatiques gabonais.
Difficile alors de ne pas penser à une vieille dérive que le Gabon croyait avoir laissée derrière lui : la présence, autour du pouvoir, de personnalités étrangères bénéficiant d’un accès privilégié aux centres de décision sans que leur rôle soit toujours clairement défini.
Une expression avait fini par résumer ce système sous Ali Bongo : « la Légion étrangère ».
Le vieux fantôme n’est jamais parti
Sous l’ancien régime, cette expression désignait ces hommes venus d’ailleurs, souvent très proches du chef de l’État, qui occupaient des positions considérables autour du pouvoir ou intervenaient directement dans ses affaires. Le problème n’était pas leur nationalité, mais l’influence dont ils disposaient, leur accès aux centres de décision et aux attributs de l’État, sans que les Gabonais sachent toujours précisément à quel titre ils agissaient ni sous quelle responsabilité.
Cette présence avait fini par devenir l’un des symboles des dérives du régime d’Ali Bongo. Après le 30 août 2023, l’affirmation de la souveraineté nationale a été vendue aux Gabonais comme l’un des marqueurs de la rupture. Le 4 septembre 2023, les nouvelles autorités déclaraient que la politique et l’administration relevaient de la souveraineté nationale et annonçaient notamment une révision des conditions d’attribution de la nationalité gabonaise.
Trois ans plus tard, la « Légion étrangère » est toujours là. Elle s’est tout simplement recomposée, et même renforcée.
Les anciens réseaux ont survécu
Certains visages ont disparu. D’autres sont arrivés. Mais plusieurs réseaux d’influence qui prospéraient sous l’ancien régime ont remarquablement survécu au coup d’État du 30 août 2023. Le cas d’un puissant homme d’affaires malien est emblématique.
Déjà très proche du pouvoir sous Ali Bongo, cité dans des affaires qui avaient défrayé la chronique internationale, interpellé en France dans le cadre d’une affaire de corruption et mentionné dans les Panama Papers, il aurait pu apparaître comme l’incarnation de ces réseaux dont la Transition promettait de s’affranchir.
Il n’en a rien été. Au contraire.
Trois ans plus tard, il est plus puissant que jamais.
Son groupe, désormais tentaculaire, étend ses ramifications à plusieurs secteurs stratégiques et s’est imposé comme un acteur incontournable des grands chantiers du pays. Le chef de l’État lui témoigne publiquement sa confiance. Depuis juillet dernier, il est même conseiller stratégique du président de la Fédération des entreprises du Gabon, position qu’il n’occupait pas sous Ali Bongo. On le voit régulièrement dans l’environnement immédiat du président, parfois dans des séquences qui dépassent largement le champ de ses activités économiques.
L’épisode des vendeurs d’eau est à cet égard révélateur. Le ministre chargé de l’Eau venait de dénoncer une activité largement exercée par des non-Gabonais. Le lendemain, ces opérateurs étaient reçus par le président de la République au Palais des Sports. Notre homme d’affaires était là, aux côtés du chef de l’État.
Ce parcours résume une partie du problème.
La rupture annoncée n’a pas démantelé les anciens réseaux. Certains ont survécu, se sont adaptés et ont même gagné en influence. À ceux-là se sont ajoutés de nouveaux visages, de nouveaux intermédiaires et ces fameux conseillers « informels » que l’on découvre aujourd’hui jusque dans des dossiers engageant directement le patrimoine de l’État.
Certains anciens étaient d’ailleurs tellement familiers des arcanes du pouvoir, de ses usages et de ses circuits, qu’ils ont probablement pu servir de guides aux nouveaux dirigeants. À force d’avoir fréquenté les lieux, ils connaissaient déjà les habitudes de palais, les réseaux d’affaires, les circuits de financement, les intermédiaires, les raccourcis et parfois même les lieux dans lesquels les nouveaux venus devaient désormais exercer le pouvoir.
Ils connaissaient la maison. Ses couloirs, ses portes, ses escaliers, ses sous-sols et, surtout, les passages qui ne figurent sur aucun plan officiel.
Le changement de régime n’a donc pas seulement conservé quelques anciens réseaux. Il a aussi préservé une partie de leur mode d’emploi.
Informels, mais diplomates
Selon Africa Intelligence, Khalil Rihan et Karl Rolly appartiennent précisément à cette nouvelle catégorie de personnages qui gravitent autour du pouvoir sans apparaître clairement dans l’organigramme officiel de l’État.
Informels, donc. Mais suffisamment officiels pour intervenir dans des dossiers sensibles et disposer de passeports diplomatiques gabonais.
La formule est savoureuse : informels dans l’organigramme, mais diplomates à la frontière.
C’est ici que leur nationalité devient pertinente. Non parce qu’être Libanais, Français ou Malien constituerait en soi un problème. Mais lorsqu’un État qui proclame à longueur de discours sa souveraineté nationale accorde l’un de ses attributs diplomatiques à des personnes qui n’exercent aucune fonction officielle clairement identifiable, il doit pouvoir expliquer à quel titre, pour quelle mission et sous quelle autorité.
Un passeport diplomatique n’est ni un gadget ni un signe d’amitié personnelle. C’est un document d’État.
Il ne devrait pas devenir le laissez-passer d’une petite aristocratie de palais.
Le Gabon de l’UDB-PDG-CTRI : un État à plusieurs voix
Encore faut-il comprendre ce qui se joue derrière ce nom presque romanesque.
Pozzo di Borgo est un prestigieux hôtel particulier du XVIIIe siècle situé rue de l’Université, dans le 7e arrondissement de Paris. Ancienne résidence de Karl Lagerfeld, l’immeuble a été acquis en 2010 par l’État gabonais pour une somme avoisinant 100 millions d’euros, soit environ 65 milliards de francs CFA.
Il ne s’agit donc pas d’un quelconque bâtiment administratif. C’est l’un des actifs immobiliers les plus prestigieux détenus par le Gabon à l’étranger.
Après le changement de régime, les nouvelles autorités ont décidé de le mettre en vente. Sa valeur a été estimée jusqu’à 200 millions d’euros. Mais le bien se trouve aujourd’hui au cœur d’un contentieux opposant le Gabon à plusieurs de ses créanciers, notamment autour de créances anciennes nées de contrats conclus sous les régimes précédents.
Pozzo di Borgo est ainsi devenu bien davantage qu’une demeure parisienne : c’est un morceau du patrimoine public gabonais, représentant potentiellement plus de cent milliards de francs CFA, exposé aux conséquences de contentieux financiers internationaux.
C’est ce qui rend l’affaire révélée par Africa Intelligence autrement plus sérieuse.
Pozzo di Borgo ou l’État à plusieurs voix
Selon Africa Intelligence, la présidence a invité à Libreville des représentants de Santullo-Sericom et Webcor ITP afin d’examiner la possibilité d’un règlement amiable de créances contestées.
Après deux jours d’attente, ils auraient été reçus quelques minutes par le président de la République, qui les aurait renvoyés vers l’Agence judiciaire de l’État.
Or celle-ci ne semble pas vouloir négocier dans les termes proposés. Pendant ce temps, les deux conseillers « informels » évoqués plus haut auraient travaillé, eux, à une solution transactionnelle.
Dans un dossier de cette importance, une question demeure essentielle : qui parle et qui engage réellement l’État gabonais ? Entre la présidence, l’Agence judiciaire de l’État, les conseillers informels et les intermédiaires privés, la chaîne de décision devient difficile à lire, alors même qu’elle porte sur un patrimoine public de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA.
Et, curieusement, c’est presque toujours dans la presse étrangère que les Gabonais finissent par découvrir les véritables circuits de décision de leur propre pays.
La Légion étrangère, version Ve République
Sous Ali Bongo, le Béninois Maixent Accrombessi occupait au moins une fonction officielle clairement identifiée : directeur de cabinet du président de la République. Son influence avait été vivement contestée et son nom au cœur de nombreuses polémiques. Mais chacun savait officiellement quelle place il occupait dans l’appareil d’État.
Aujourd’hui, la « Légion étrangère » ne campe pas aux marges du pouvoir. On retrouve ses membres et ses relais au centre même de certains grands contrats, des dossiers miniers, des opérations d’armement, des montages financiers et des affaires patrimoniales de l’État. Elle n’est pas dans l’antichambre. Elle est souvent dans la pièce où se traitent les affaires.
Et l’ironie est cruelle. Beaucoup de nouveaux dirigeants arrivés après le 30 août découvraient le pouvoir en même temps qu’ils l’exerçaient. Ils ne connaissaient pas nécessairement ses circuits de financement, ses réseaux d’affaires, ses habitudes, ses intermédiaires ni même tous les lieux dans lesquels ils venaient de s’installer.
Les vétérans, eux, étaient déjà chez eux. Ils connaissaient les méthodes, les circuits, les hommes et les portes auxquelles il fallait frapper. À ce degré de familiarité, certains ont probablement pu expliquer aux nouveaux dirigeants non seulement comment fonctionnait la maison, mais presque où se trouvaient les interrupteurs.
Mais tous ceux qui ont cru à la rupture ne l’ont pas abordée avec les mêmes arrière-pensées. Certains y sont entrés de bonne foi, convaincus qu’un changement de régime emporterait aussi un changement de pratiques, de réseaux et de méthodes.
Ce qu’ils n’avaient manifestement pas prévu, c’est qu’en changeant les occupants, la rupture avait conservé ceux qui connaissaient le mieux les plans.
Pozzo di Borgo n’est donc pas une anomalie isolée. C’est un révélateur de la persistance de circuits parallèles au cœur des grands intérêts économiques, des contrats stratégiques et du patrimoine de l’État.
La fameuse « Légion étrangère » n’a donc pas disparu le 30 août 2023.
On en a recyclé quelques-uns, recruté de nouveaux visages et recomposé l’équipe.
La rupture a changé les dirigeants. La Légion étrangère, elle, connaissait déjà le chemin.
Michel Ongoundou Loundah