Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Il aura suffi d’un article du quotidien français Le Monde pour faire surgir une comparaison qui dérange. À Stromboli, en Italie, une école fermée depuis vingt ans a rouvert pour une seule enfant, Aisha, 6 ans. À Biliba, dans l’Ogooué-Ivindo, plusieurs enfants sont là, mais leur école n’a pas rouvert. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah confronte ces deux réalités et interpelle l’État gabonais. Car derrière les effectifs, les distances et les décisions administratives, il y a des enfants qui attendent. Et une question qui ne peut attendre avec eux : celle de leur droit à l’école.
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Je suis tombé tout à fait par hasard sur un article du quotidien français Le Monde. Il racontait une rentrée scolaire comme on en voit rarement. À sa lecture, j’ai immédiatement été interpellé par la situation de ce petit village italien et, surtout, par celle de son école.
Elle s’appelle Aisha. Elle a 6 ans. Le 10 septembre dernier, sur l’île italienne de Stromboli, elle a fait une rentrée scolaire extraordinaire : Aisha est l’unique élève de son école primaire. Pour elle seule, l’école de Ginostra, fermée depuis vingt ans, a rouvert ses portes. Une institutrice a été affectée. Une classe, une maîtresse, une élève.
Cette histoire m’a immédiatement ramené au Gabon. Pas à Libreville. Pas à une statistique nationale. À Biliba, mon village, dans l’Ogooué-Ivindo.
Car le contraste est saisissant. À Stromboli, dans une Italie de près de soixante millions d’habitants, une seule enfant a suffi pour faire rouvrir une école fermée depuis vingt ans.
À Biliba, dans un Gabon sous-peuplé, plusieurs enfants sont là.
Et leur école n’a pas ouvert.
L’Italie manque d’enfants
En 2025, l’Italie n’a enregistré que 355 000 naissances contre 652 000 décès. La fécondité est tombée à 1,14 enfant par femme. À cette rentrée, les écoles italiennes comptent 131 000 élèves de moins en une seule année et environ un million de moins qu’en 2017-2018.
L’immigration tant vilipendée contribue désormais à amortir cette diminution accélérée de la population.
Le constat devrait nous intéresser au Gabon. Notre pays est sous-peuplé et certains de nos villages se vident. Le débat sur l’immigration ne peut faire oublier cette réalité. Et involontairement, Biliba lui donne un visage.
Biliba, des enfants sans école
Dans ce petit village du département de la Mvoung, les bâtiments sont là. Les salles de classe aussi. Les logements destinés aux enseignants existent. Et surtout, il reste des enfants. Quatre, cinq ou six peut-être. Peu importe. Ils sont en âge d’être scolarisés. Pourtant, depuis la rentrée, ils restent à la maison.
Voilà le scandale.
Leur petit nombre ne suspend ni leur droit à l’éducation ni les obligations de l’État gabonais envers eux. Le service public de l’éducation ne devrait pas s’arrêter là où les effectifs deviennent trop faibles pour intéresser l’administration. Plus grave encore, aucune alternative n’est proposée. Pas d’enseignant. Pas de dispositif provisoire. Pas de solution organisée et prise en charge pour permettre à ces enfants de poursuivre normalement leur scolarité. Rien. Si leurs parents veulent les envoyer à Ovan, à une trentaine de kilomètres, ils devront peut-être se débrouiller eux-mêmes, en supporter les contraintes et réorganiser leur vie familiale.
Ce renvoi des familles à elles-mêmes engage directement la responsabilité de l’État. L’école existe. Les enfants existent. Le besoin existe.
C’est le service public qui manque.
Ce que vivent les enfants
Pendant que partout ailleurs dans le pays, leurs petits camarades ont repris le chemin des classes, eux sont à la maison. Il faut mesurer ce que cette situation peut représenter dans la tête d’un enfant. Il sait que la rentrée a eu lieu. Il sait que les autres apprennent, retrouvent leurs camarades, leurs cahiers, leur maître ou leur maîtresse. Lui, attend.
À son âge, il ignore les seuils d’effectifs, les contraintes budgétaires et les arbitrages administratifs. Il constate seulement que les autres enfants ont une école et que lui n’en a plus.
Quelle blessure cette exclusion peut-elle laisser ? Car l’école ne transmet pas seulement des connaissances. Elle protège, socialise, structure la vie de l’enfant, lui ouvre un horizon et lui donne sa place parmi les autres.
Le laisser durablement à l’écart lui retire donc bien davantage que des heures de cours.
Une violence qui ne dit pas son nom
Cette situation constitue une forme de violence. Une violence silencieuse, administrative, sans coups ni blessures visibles. Mais une violence bien réelle lorsqu’un enfant se voit privé, par la défaillance de la puissance publique, d’un droit normalement garanti aux autres. Et lorsque l’État laisse perdurer cette situation sans même proposer d’alternative, j’y vois une forme de violence d’État.
L’expression est forte. Mais la réalité l’est sans doute davantage. Ces enfants ne sont responsables ni du dépeuplement de leur village ni de leur faible nombre. Pourtant, ce sont eux qui en supportent les conséquences.
L’État ne peut pas constater qu’ils sont trop peu nombreux, fermer de fait leur école et considérer ensuite que le problème appartient aux familles.
C’est trop facile. Une école qui ne rouvre pas dans un village déjà fragilisé accélère aussi son dépeuplement. Les enfants doivent partir. Les familles suivent parfois. Le village s’affaiblit encore.
On finit alors par fabriquer le désert que l’on viendra ensuite constater.
Stromboli-Biliba : deux réponses à l’enfance
Revenons à Aisha. Une enfant. Un grand pays européen confronté à une crise démographique. Une école fermée depuis vingt ans. Et une décision : rouvrir.
À Biliba, plusieurs enfants. Un pays sous-peuplé. Une école déjà construite. Et aucune solution.
Tout est là.
Le contraste ne porte plus seulement sur deux écoles. Il révèle deux manières de considérer l’enfant et son droit à l’éducation.
À Stromboli, le faible nombre n’a pas servi de prétexte à l’abandon. Une seule enfant a été considérée comme suffisamment importante pour mobiliser une école et une enseignante.
À Biliba, quatre, cinq ou six enfants constituent peut-être un petit effectif pour l’administration. Mais ils constituent quatre, cinq ou six enfances. Et l’État gabonais leur doit une réponse. Pas demain. Maintenant.
Que l’école de Biliba soit rouverte. Et si une impossibilité réelle s’y oppose, que les autorités l’expliquent aux familles et organisent immédiatement une solution de scolarisation digne, gratuite et entièrement prise en charge. Ce n’est pas aux parents de réparer la défaillance du service public. Ces enfants ne réclament aucun privilège.
Ils réclament leur école.
À Stromboli, une enfant a suffi. À Biliba, ils sont plusieurs.
Que l’État gabonais ne les abandonne surtout pas.
Michel Ongoundou Loundah
