Santé et bien-être Société Économie Politique Environnement Fait-divers Monde Sports Culture / Arts
Flash
Infos

BOURSES D’ÉTUDES : LE GABON PEUT-IL SE PERMETTRE D’ÉCONOMISER SUR L’INTELLIGENCE ?


BOURSES D’ÉTUDES : LE GABON PEUT-IL SE PERMETTRE D’ÉCONOMISER SUR L’INTELLIGENCE ?

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Au-delà de la polémique suscitée par la possible réorientation des bourses d’études gabonaises, une question plus essentielle se dessine : quelle place notre pays entend-il réellement accorder à la formation de ses élites et à l’investissement dans l’intelligence ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah interroge la cohérence, la portée et les conséquences d’un choix qui dépasse largement le seul budget de l’État et touche, au fond, à l’avenir même du Gabon.

BOURSES D’ÉTUDES : LE GABON PEUT-IL SE PERMETTRE D’ÉCONOMISER SUR L’INTELLIGENCE ?

L’annonce relative à la suppression des nouvelles bourses d’études à destination de la France suscite, depuis plusieurs semaines, une inquiétude grandissante dans une partie de l’opinion gabonaise.

Certains propos sont excessifs, parfois même violents. Il serait pourtant trop facile de ne retenir que leur forme et d’ignorer ce qu’ils expriment : l’angoisse de familles qui craignent que l’avenir universitaire de leurs enfants puisse être bouleversé par une annonce dont elles ne connaissent encore ni le fondement juridique précis, ni les modalités, ni les exceptions éventuelles.

Une annonce n’est pas une décision

Sommes-nous en présence d’une annonce politique ou d’une décision juridiquement constituée ?

Le Président de la République a évoqué cette orientation devant la diaspora gabonaise en France. Il l’a ensuite reprise dans son discours du 16 août, en invitant les étudiants gabonais à regarder davantage vers les universités africaines et vers les capacités nationales de formation.

L’orientation peut se discuter. Mais une politique nationale des bourses ne se modifie pas par la seule parole présidentielle. Elle relève de textes, de procédures, de critères, d’une administration et d’institutions compétentes.

Le Gabon dispose d’ailleurs d’un cadre réglementaire précis en matière de bourses d’études. Le décret du 21 février 2025 prévoit notamment les conditions d’attribution des bourses pour les études supérieures à l’étranger et dispose qu’elles concernent des établissements reconnus au Gabon comme à l’étranger.

Si les nouvelles bourses vers la France doivent effectivement être supprimées ou considérablement restreintes, les familles sont donc en droit de savoir sur quelle base juridique cette mesure repose, à partir de quelle date elle s’applique, quelles filières sont concernées et quelles exceptions sont prévues.

Les contraintes budgétaires peuvent imposer des arbitrages. Elles ne peuvent tenir lieu, à elles seules, de politique éducative.

L’éducation n’est pas une dépense ordinaire

Car la véritable question n’est pas de savoir s’il faut envoyer systématiquement les étudiants gabonais en France plutôt qu’ailleurs. Elle est de savoir où se trouvent, pour chaque discipline stratégique, les meilleures formations dont le Gabon a besoin.

Pour certaines, elles peuvent être au Gabon. Pour d’autres, au Sénégal, au Maroc, en Afrique du Sud, au Rwanda, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou ailleurs.

Une politique sérieuse des bourses devrait donc partir des besoins du pays, identifier les filières prioritaires, sélectionner les établissements les plus performants capables d’y répondre et orienter les étudiants en conséquence.

Il ne s’agit donc pas de défendre la France par nostalgie, encore moins de considérer qu’elle détiendrait le monopole du savoir. Il est question, ici, de défendre un principe beaucoup plus simple : l’excellence ne devrait pas avoir de frontière lorsqu’il s’agit de former les compétences dont une Nation aura besoin demain.

Nelson Mandela l’avait résumé dans une formule devenue universelle :

« L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde. »

Et cette autre formule, généralement attribuée à Derek Bok, ancien président de Harvard, conserve toute sa force :

« Si vous pensez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance. »

Le XXIᵉ siècle appartient à la matière grise

Il suffit d’observer l’économie mondiale contemporaine.

Nombre des fortunes les plus emblématiques de notre époque n’ont pas été bâties sur la possession de puits de pétrole, de mines d’or, de diamant ou de cobalt, mais sur l’intelligence, l’innovation, les technologies et la capacité à transformer une idée en puissance économique.

Elon Musk, Bill Gates, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou, en Chine, Jack Ma incarnent, chacun dans son domaine et avec des parcours différents, cette formidable mutation.

Les géants du numérique l’illustrent mieux encore. La valeur se crée désormais massivement dans la connaissance, les logiciels, les données, l’intelligence artificielle, la recherche et l’innovation.

La matière première déterminante du XXIᵉ siècle est aussi celle que l’on porte entre les deux oreilles.

Cette réalité devrait interpeller particulièrement le Gabon.

Le Gabon n’a pas le nombre, il doit avoir l’excellence

Notre pays compte une population relativement faible. Nous ne gagnerons donc jamais la compétition mondiale par le nombre.

Nous pouvons en revanche la gagner par la qualité de nos femmes et de nos hommes.

Former davantage d’ingénieurs, de chercheurs, de médecins, de mathématiciens, d’informaticiens et de spécialistes des technologies de pointe devrait être considéré comme un investissement stratégique, non comme une charge que l’on réduit dès que les finances publiques se tendent.

L’histoire récente devrait d’ailleurs nous inviter à la prudence. Il y a environ deux ans, selon les témoignages de plusieurs parents directement concernés, des élèves issus des classes préparatoires du lycée Léon Mba, ayant passé le même concours que ceux dont les familles ont récemment saisi le Médiateur de la République, avaient failli être orientés vers le Togo alors que leur cursus devait initialement se poursuivre en France.

Certains parents auraient alors consenti des sacrifices financiers considérables, allant, selon leurs récits, jusqu’à engager leurs propres biens pour permettre à leurs enfants de suivre les formations auxquelles ils avaient été préparés.

 

Le rapprochement avec la situation actuelle est donc particulièrement éclairant. En mars 2026, les parents d’étudiants de deuxième année de ces mêmes classes préparatoires du lycée Léon Mba ont saisi le Médiateur de la République pour défendre la possibilité, pour leurs enfants, de poursuivre leur formation dans les filières internationales correspondant à leur parcours et au concours qu’ils avaient préparé.

Si ces témoignages sont confirmés, l’annonce actuelle ne constituerait donc pas une rupture soudaine. Elle apparaîtrait plutôt comme l’aboutissement d’une orientation engagée depuis plusieurs années, d’abord discrètement, puis aujourd’hui assumée publiquement.

Le gouvernement gagnerait donc à publier les données permettant un véritable débat : coût réel des bourses extérieures, nombre d’étudiants concernés, résultats obtenus, filières prioritaires et compétences dont le pays aura besoin dans les prochaines décennies.

À partir de ces éléments, il pourrait expliquer pourquoi telle formation doit être suivie au Gabon, dans un autre pays africain, en France ou ailleurs.

C’est à cette logique que devrait obéir une politique nationale des bourses.

Un jeune, un taxi ? Et si nous parlions d’abord d’avenir ?

C’est aussi dans cette perspective que certaines orientations proposées à notre jeunesse méritent d’être interrogées.

Le programme « Un jeune, un taxi » peut offrir une activité et un revenu à certains jeunes. Le métier de conducteur de taxi est utile, respectable et indispensable à la mobilité de nos villes. Il n’est donc nullement question ici de le dévaloriser.

Mais conduire un taxi doit être un choix professionnel. Cela ne peut constituer l’horizon d’une politique nationale pour la jeunesse.

L’ambition d’un État doit aller plus loin. Le Gabon avait d’ailleurs envoyé, il y a quelques années, un signal d’une tout autre nature en organisant des remises d’ordinateurs aux jeunes.

Entre « Un jeune, un taxi » et « Un jeune, un ordinateur », il y a incontestablement deux conceptions de l’avenir.

Un jeune, un ordinateur — mieux encore, un élève, un ordinateur — accompagné de l’accès à Internet, de l’apprentissage du code, des sciences, du numérique, de la robotique et désormais de l’intelligence artificielle : voilà un horizon qui prépare une génération aux métiers de demain.

Il ne s’agit pas d’opposer le conducteur de taxi à l’ingénieur. Nous devons distinguer un métier nécessaire d’une politique nationale de développement.

Un pays ne prépare pas son avenir seulement en créant des activités. Il le prépare en fabriquant des compétences.

Un président trop exposé ?

Une dernière question, plus politique, doit être évoquée.

À force pour le Président de la République d’annoncer lui-même des mesures relevant normalement de ministères, d’agences spécialisées et d’administrations compétentes, il prend le risque de s’exposer personnellement à toutes les contestations.

Dans une architecture institutionnelle normale, les ministres expliquent, arbitrent, assument et répondent des politiques qu’ils conduisent. Les administrations et organismes compétents instruisent les dossiers et mettent en œuvre les décisions.

Ce sont autant de niveaux de responsabilité institutionnelle et politique. Si tout est annoncé par le sommet de l’État, si chaque décision devient directement présidentielle, les autres institutions finissent par apparaître comme de simples exécutantes.

Et le Président se prive lui-même de tout fusible politique.

Ce n’est ni souhaitable pour les institutions ni prudent pour le chef de l’État.

Quel Gabon voulons-nous dans vingt ans ?

Le débat sur les bourses dépasse donc largement la France. Il pose une question autrement plus importante : quelle politique de formation voulons-nous pour le Gabon des vingt prochaines années ?

Un pays disposant de ressources naturelles peut s’appauvrir. Un pays qui investit méthodiquement dans l’intelligence de sa population se donne, lui, les moyens de créer sans cesse de nouvelles richesses.

Voilà pourquoi, derrière chaque bourse supprimée, maintenue ou réorientée, il ne faut pas seulement voir une dépense.

Il faut voir une compétence que le Gabon aura — ou n’aura pas — demain.

Et dans la compétition mondiale de l’intelligence, le pays qui économise aujourd’hui sur la matière grise risque de payer demain le prix fort de son retard.

Michel Ongoundou Loundah

Commenter l'article