Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Avec « Les Lundis pour Bilie-By-Nze », Michel Ongoundou Loundah ouvre aujourd’hui un rendez-vous hebdomadaire. Chaque lundi, il prendra la parole jusqu’à la libération de l’ancien Premier ministre ou l’ouverture d’un procès juste et équitable. Voici le premier texte : « Pourquoi je ne me tairai pas ».
Lire aussi
Les Lundis pour Bilie-By-Nze
Pourquoi je ne me tairai pas
À partir de ce lundi, et chaque lundi, je prendrai la parole pour Alain-Claude Bilie-By-Nze.
Je le ferai jusqu’à sa libération ou, à tout le moins, jusqu’à l’ouverture d’un procès juste et équitable, conduit à charge comme à décharge, dans des délais qui ne transforment pas l’attente en peine avant le jugement.
Je sais ce que cette démarche peut susciter. Je sais aussi les procès en sorcellerie qui accompagnent souvent ce genre de prise de position. Peu importe.
Alain-Claude Bilie-By-Nze n’a pas besoin d’être mon frère ou mon ami pour que sa liberté me concerne.
On peut avoir combattu un homme politiquement, contesté ses décisions, critiqué ses idées et refuser malgré tout que son sort soit réglé autrement que par le droit. C’est même là que commence, à mes yeux, la cohérence.
J’ai toujours eu du mal à rester silencieux devant ce que je considère comme une injustice. C’est un trait de caractère, peut-être un défaut aux yeux de certains. Je l’assume. Le silence est parfois confortable. Il évite de se faire des ennemis, il épargne les attaques, il permet de regarder ailleurs. Mais il n’empêche pas l’injustice d’exister.
Le pasteur allemand Martin Niemöller l’avait exprimé dans un texte devenu universel. À force de se taire lorsque les autres sont visés, on finit par découvrir, lorsqu’arrive son propre tour, qu’il ne reste plus personne pour parler.
Cette leçon nous oblige à ne pas réserver notre indignation à ceux que nous aimons ou à ceux dont nous partageons les idées. Une liberté publique n’a de valeur que si elle vaut aussi pour celui que l’on combat, que l’on désapprouve ou que l’on tient pour responsable.
Je n’ai qu’une arme. Les mots. Je vais donc m’en servir.
Une position que je n’effacerai pas
Je n’ai jamais caché avoir pris position en faveur d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. Je ne vais pas aujourd’hui effacer cette position pour me fabriquer une neutralité de circonstance.
Mais qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ma démarche. Je ne défends ni son bilan politique ni chacune des décisions qu’il a prises lorsqu’il exerçait le pouvoir. Elles peuvent être discutées, contestées et critiquées.
Je défends un principe plus simple : le désaccord politique ne suspend pas les droits d’un homme.
On peut avoir exercé les plus hautes responsabilités de l’État et devoir répondre de ses actes. L’exercice du pouvoir ne confère aucune immunité morale. Mais l’alternance politique ne peut davantage transformer l’ancien détenteur du pouvoir en justiciable privé des garanties que la République doit à tous.
Alors on accuse, on instruit et on juge. On ne laisse pas le temps transformer peu à peu la détention en verdict.
C’est cette ligne que je tiendrai chaque lundi.
Des voix se sont déjà élevées
J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les prises de parole très pertinentes de l’ancien vice-président de la République, Pierre-Claver Maganga-Moussavou, et du député d’Akanda, Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi.
Pierre-Claver Maganga-Moussavou a choisi une image bien de chez nous, rapportée, disait-il, par son épouse Albertine. Lorsqu’un homme traverse le village avec un chimpanzé sur la tête, les enfants qui le voient passer ne se moquent pas seulement du chimpanzé. Ils se moquent aussi de l’homme qui le porte.
L’image est forte parce qu’elle déplace le regard. Elle rappelle qu’au-delà de celui que l’on croit atteindre seul, quelque chose rejaillit toujours sur ce qu’il représente.
Lorsqu’un ancien Premier ministre, ancien chef du gouvernement de la République gabonaise, se retrouve publiquement exposé pour une affaire portant sur cinq millions de francs CFA, l’opprobre ne s’arrête pas à sa personne. Il atteint aussi les fonctions qu’il a exercées, les institutions qu’il a représentées et, finalement, l’image du pays.
Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi l’a dit plus directement : Alain-Claude Bilie-By-Nze « n’a rien à faire en prison ». Il estime qu’il présente les garanties nécessaires pour comparaître libre.
Deux hommes, deux manières de le dire, mais une même inquiétude devant ce que cette affaire finit par donner à voir du pays et de ses institutions.
Ngrû mo’obia
Chez les Ambaama, une autre image me revient. On l’appelle Ngrû mo’obia. Littéralement, une bagarre dans la boue.
Lorsque deux hommes se battent dans la boue, personne ne ressort vraiment propre. Les protagonistes sont couverts de boue. Ceux qui s’approchent pour les séparer en reçoivent aussi. Même les passants peuvent être éclaboussés.
L’affaire Bilie-By-Nze commence à ressembler à cela.
On peut penser ce que l’on veut de l’ancien Premier ministre. On peut lui reprocher son passé, ses choix, ses paroles ou son action. Mais lorsque cette affaire s’éternise, lorsque l’image d’un ancien chef de gouvernement emprisonné pour un dossier présenté autour de cinq millions de francs CFA circule au Gabon et au-delà, les éclaboussures ne s’arrêtent plus à lui.
Elles atteignent la justice. Elles atteignent les institutions. Elles atteignent la République.
Et elles finissent par nous atteindre tous.
La force de cette image tient à cette responsabilité collective. Dans une République, une affaire judiciaire impliquant un ancien chef de gouvernement ne concerne jamais exclusivement l’accusé. La manière dont elle est conduite renseigne aussi sur la solidité des institutions, sur leur capacité à résister aux passions du moment et sur la confiance que les citoyens peuvent encore placer en elles.
L’image du chimpanzé évoquée par Pierre-Claver Maganga-Moussavou disait déjà, à sa manière, cette contamination de l’opprobre. Celui que l’on croit couvrir seul de honte n’emporte jamais toute la honte avec lui.
Que d’autres voix se fassent entendre
Voilà pourquoi je souhaite que cet appel dépasse ma seule personne.
J’en appelle aux juristes, aux avocats, aux défenseurs des droits de l’homme, aux intellectuels, aux associations, aux personnalités indépendantes et à tous ceux qui considèrent que la liberté et les garanties judiciaires ne doivent pas dépendre du nom, du parcours ou du camp politique du justiciable.
Mon appel ne vise pas à constituer un comité de soutien autour d’un ancien Premier ministre. Il porte une exigence plus large, qui devrait nous survivre à tous : celle d’institutions capables de juger sans humilier, de poursuivre sans céder à l’esprit de revanche et de ne jamais donner le sentiment que la peine précède le jugement.
Derrière le dossier, un homme
Le calendrier vient ajouter à cette affaire une dimension plus humaine.
Dans deux jours, le 16 septembre, Alain-Claude Bilie-By-Nze aura 59 ans. Il passera cet anniversaire en détention.
Que ceux qui ont la responsabilité de son sort gardent simplement à l’esprit que derrière l’ancien Premier ministre, derrière l’adversaire politique et derrière le dossier judiciaire demeure un homme.
Ce rappel n’efface rien. Il oblige seulement à ne pas laisser la procédure faire disparaître la personne.
Les Lundis pour Bilie-By-Nze commencent aujourd’hui.
Je reviendrai chaque lundi sur cette affaire aussi longtemps que cela sera nécessaire.
Alain-Claude Bilie-By-Nze doit retrouver sa liberté ou être jugé dans des délais raisonnables.
Libérez Alain-Claude Bilie-By-Nze. Ou jugez-le. Mais ne faites pas de l’attente une peine avant la peine.
Michel Ongoundou Loundah
