Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Le témoignage de Benoît Mouity Nzamba sur Paul-Marie Yembit m’a conduit à rouvrir une page sensible de notre histoire : celle de la succession de Léon Mba. Pourquoi celui qui fut longtemps son vice-président disparut-il du dispositif au moment décisif ? Des souvenirs personnels de Michel Ongoundou Loundah, et quelques faits troublants invitent aujourd’hui à reprendre le fil.
Paul-Marie Yembit, le successeur qui ne le fut jamais
Les nombreuses réactions suscitées par la publication de l’hommage consacré à Paul-Marie Yembit m’amènent à poursuivre ce travail de mémoire.
Parmi elles, le témoignage particulièrement éclairant de mon cher grand frère Benoît Mouity Nzamba, président du PGP, croisé avec d’autres sources et certains de mes propres souvenirs, conduit à rouvrir un pan beaucoup plus sensible de cette histoire.
Le premier volet voulait rappeler le parcours d’un homme que notre mémoire collective avait largement relégué dans l’ombre.
Ce deuxième volet pose une autre question : comment Paul-Marie Yembit, longtemps vice-président du gouvernement et l’un des principaux personnages de l’État gabonais, a-t-il disparu de la ligne de succession de Léon Mba au moment même où celle-ci se préparait ?
1964 : Yembit loin de Libreville
Le premier élément soulevé par Benoît Mouity Nzamba nous ramène au coup d’État de février 1964 et à l’intervention militaire française qui permit le rétablissement de Léon Mba au pouvoir.
Au moment des événements, Paul-Marie Yembit ne se trouve pas à Libreville. Il est à Moussambou, dans la région de Ndendé, dans le sud du Gabon, où il participe à l’inauguration d’une école construite avec le concours du Peace Corps américain.
Pendant ce temps, à Libreville, la décision française est prise. Mais la France doit pouvoir se prévaloir d’une demande des autorités légales gabonaises. Léon Mba étant détenu par les putschistes, Paul-Marie Yembit, vice-président du gouvernement, devient un personnage essentiel dans la construction de la justification institutionnelle de l’opération.
La chronologie est ici déterminante.
La décision française d’agir est prise avant que la réquisition portant la signature de Paul-Marie Yembit ne soit formalisée.
Sa signature est donc intervenue a posteriori.
L’homme qui se trouvait loin de Libreville au moment où l’opération était décidée a ainsi vu son nom et sa fonction servir à donner une base formelle à une décision déjà prise.
Maurice Delaunay, un souvenir personnel
Le témoignage de Benoît Mouity Nzamba réveille chez moi un souvenir plus personnel.
J’ai rencontré Maurice Delaunay à deux reprises, à Cannes, dans le sud de la France, grâce à une amie journaliste française qui nous avait mis en relation.
Nous avions longuement parlé du Gabon, notamment du nombre de fonctionnaires, particulièrement élevé au regard de la population du pays. Il m’avait expliqué les mécanismes qui avaient conduit, dès les premières décennies de l’indépendance, à faire davantage des Gabonais des fonctionnaires que des chefs d’entreprise et des entrepreneurs.
Nous avions aussi parlé du coup d’État de 1964.
Sur ce sujet, Maurice Delaunay s’était peu étendu. Mais, au détour de quelques phrases sibyllines, j’avais compris qu’il avait joué un rôle dans les événements.
Surtout, il m’avait fait savoir qu’il avait été affecté au Gabon en 1965 avec une mission principale : préparer l’accession au pouvoir d’Albert-Bernard Bongo, puis contribuer à stabiliser ce pouvoir une fois la succession opérée.
Cette confidence donne évidemment un éclairage particulier à la manière dont la succession de Léon Mba s’est organisée.
Certains souvenirs prennent parfois leur sens longtemps après.
De l’homme indispensable à l’homme devenu encombrant
Le second élément avancé par Benoît Mouity Nzamba est plus troublant encore.
Selon son témoignage, Paul-Marie Yembit aurait ensuite été présenté dans certains cercles de la Françafrique comme susceptible de profiter d’un séjour de Léon Mba en France pour prendre le pouvoir au Gabon.
Benoît Mouity Nzamba y voit un subterfuge destiné à écarter Paul-Marie Yembit.
Une telle affirmation mérite d’être confrontée aux archives, d’autant qu’elle conduit à regarder autrement la chronologie politique des années suivantes.
Après le coup d’État de 1964, Paul-Marie Yembit demeure vice-président du gouvernement et ministre de la Justice.
Il n’est donc pas immédiatement écarté. Il reste l’un des personnages centraux du régime.
Benoît Mouity Nzamba insiste également sur les bonnes relations humaines et politiques qu’entretenaient Léon Mba et Paul-Marie Yembit.
Cette précision compte.
Il serait historiquement faux de transformer rétrospectivement Yembit en opposant au système de l’époque. Léon Mba et lui appartenaient au même dispositif politique et servaient une même orientation, dans un Gabon indépendant mais encore profondément marqué par l’influence française.
La question n’est donc pas celle d’un affrontement idéologique entre les deux hommes.
Elle est celle de la succession.
Quand la maladie de Léon Mba change la donne
À mesure que la santé de Léon Mba se dégrade, sa succession cesse d’être une hypothèse lointaine.
Le président est gravement malade. Ses séjours en France se prolongent. Il faut rapidement préparer l’après-Léon Mba.
C’est dans ce contexte que les institutions gabonaises sont réaménagées.
Le poste de vice-président du gouvernement, occupé par Paul-Marie Yembit, disparaît au profit d’une fonction nouvelle : vice-président de la République.
La différence est fondamentale.
Le nouveau vice-président de la République a vocation à succéder au chef de l’État en cas de vacance du pouvoir. Il ne s’agit donc plus simplement d’organiser le fonctionnement du gouvernement. C’est la succession à la présidence de la République elle-même qui est constitutionnellement préparée.
Or Paul-Marie Yembit n’est pas choisi.
Paul-Marie Yembit et Léon Mba en 1959
Albert-Bernard Bongo entre, lui, dans le dispositif successoral.
Léon Mba et Albert-Bernard Bongo se présentent alors sur le même ticket, selon une formule qui rappelle, dans son principe, le système américain associant le président et son vice-président.
Lorsque Léon Mba meurt, Albert-Bernard Bongo lui succède conformément au mécanisme constitutionnel mis en place.
La succession est opérée.
Mais un élément mérite d’être rappelé, tant il éclaire rétrospectivement la séquence : une fois installé au pouvoir, Albert-Bernard Bongo supprime le poste de vice-président de la République.
La fonction qui avait permis d’organiser constitutionnellement la succession de Léon Mba disparaît donc une fois cette succession accomplie.
Des années plus tard sera créé le poste de Premier ministre.
Cette chronologie montre que la création de la vice-présidence de la République répondait à un contexte très particulier : il fallait préparer rapidement et juridiquement la succession d’un président dont chacun savait la santé très dégradée.
Paul-Marie Yembit, jusque-là vice-président du gouvernement, se retrouve ainsi hors de la ligne successorale.
Pourquoi Bongo ? Pourquoi plus Yembit ?
C’est ici que le témoignage de Benoît Mouity Nzamba prend toute sa dimension.
Il cite directement Jacques Foccart et le décrit comme étant « à la manœuvre ».
L’expression est forte, mais elle rejoint ce que Maurice Delaunay m’avait lui-même confié sur sa propre affectation au Gabon en 1965 et sur la mission qui lui avait été assignée : préparer l’arrivée au pouvoir d’Albert-Bernard Bongo, puis stabiliser ce pouvoir.
Dès lors, l’enjeu est moins de constater l’intérêt de la France pour l’après-Léon Mba que d’établir la part qu’elle a réellement prise dans la préparation de cette succession. Pourquoi le choix d’Albert-Bernard Bongo, et comment Paul-Marie Yembit, jusque-là au cœur du dispositif, en a-t-il été écarté ?
Si une accusation de tentative de prise de pouvoir contre Yembit a réellement circulé, qui l’a formulée ? À quelle date ? Dans quelles circonstances ? Existe-t-il une note, une correspondance diplomatique, un rapport ou une archive Foccart qui en porte la trace ?
Voilà ce qu’il faut désormais rechercher.
Yembit et Divungi Di Ndinge : un curieux écho de l’histoire
L’histoire gabonaise offre ici un rapprochement singulier.
Plusieurs décennies après Paul-Marie Yembit, un autre homme originaire de la Ngounié, Didjob Divungi Di Ndinge, deviendra à son tour vice-président de la République.
Les deux hommes appartiennent à des époques différentes et n’ont évidemment ni le même parcours ni exercé exactement la même fonction constitutionnelle.
Mais certaines similitudes interpellent.
Tous deux sont issus du groupe Punu de la Ngounié.
Tous deux accèdent à une fonction de vice-président au sommet de l’État.
Et pourtant, dans les deux cas, la fonction de vice-président ne conduira pas son titulaire à la présidence de la République.
Une différence essentielle sépare toutefois les deux situations. La vice-présidence créée opportunément à la fin du pouvoir de Léon Mba répondait à un objectif précis : organiser la succession au profit d’Albert-Bernard Bongo. Celle qu’occupera plusieurs décennies plus tard Didjob Divungi Di Ndinge relevait tout simplement du symbole institutionnel.
Ce que les réactions au premier hommage ont changé
Lorsque j’ai écrit le premier texte consacré à Paul-Marie Yembit, mon intention était d’abord de réparer un oubli.
Notre mémoire est devenue, par moments, bassement mercantile. Elle célèbre certains personnages, en efface d’autres et finit parfois par donner de notre histoire une représentation qui doit davantage aux rapports de force du présent qu’à la réalité du passé.
Les réactions suscitées par ce premier hommage montrent pourtant que la mémoire de Paul-Marie Yembit n’a pas complètement disparu.
Elle subsiste dans des souvenirs familiaux, des témoignages, des archives personnelles, des fragments de récits transmis par ceux qui ont vécu cette période.
Benoît Mouity Nzamba prend lui-même soin de présenter son propos avec l’humilité qui le caractérise. Il le décrit comme le simple témoignage de quelqu’un qui fut élève de Saint-Gabriel de Mouila jusqu’en 1965, puis du collège Bessieux à Libreville jusqu’en 1968. Cette précaution mérite d’être conservée.
Un témoignage n’est pas une preuve. Un souvenir n’est pas une archive. Mais un témoignage peut indiquer où chercher.
Et des souvenirs séparés par plusieurs décennies peuvent finir par se croiser.
Rouvrir l’histoire, sans en fabriquer une autre
Il ne s’agit surtout pas de remplacer une histoire officielle par une autre histoire fabriquée pour les besoins du présent.
Paul-Marie Yembit n’a pas besoin qu’on lui invente une légende. Son parcours doit être étudié, les archives ouvertes, les témoignages confrontés et les décisions prises entre Libreville et Paris durant ces années décisives enfin replacées dans leur contexte.
Ce qui se joue ici ne concerne plus seulement le destin d’un homme. Il s’agit aussi de comprendre dans quelles conditions fut organisée la première succession présidentielle du Gabon indépendant, des conditions qui, près de soixante ans plus tard, restent encore insuffisamment élucidées.
Une sagesse nous enseigne que la direction d’un chemin se décide souvent dès les premiers pas.
Il n’est donc pas interdit de penser que les conditions opaques dans lesquelles fut préparée la succession de Léon Mba et organisée l’accession au pouvoir d’Albert-Bernard Bongo ont, dès 1967, engagé notre histoire politique sur une trajectoire dont le Gabon continue, près de soixante ans plus tard, à subir les soubresauts.
Peut-être faut-il aussi chercher là l’une des clés de ce que le Gabon a vécu pendant les décennies suivantes, de la manière dont le pouvoir s’est transmis, s’est conservé et s’est progressivement installé dans la durée.
Rouvrir cette séquence n’est pas un exercice d’archéologie politique. C’est chercher à comprendre comment certains choix fondateurs ont pu peser sur la trajectoire du pays jusqu’à aujourd’hui.
Paul-Marie Yembit n’appartient plus à un camp. Léon Mba et Albert-Bernard Bongo non plus.
Ils appartiennent désormais à l’Histoire.
Et cette histoire, surtout lorsqu’elle éclaire encore notre présent, mérite d’être regardée jusqu’au bout.
Michel Ongoundou Loun
