Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
De la résistance d’Emane Ntole à l’étrange épisode de la « colline Léon Mba », Ndjolé conserve les traces d’une histoire que le récit national a largement laissée dans l’ombre. Deux époques, deux événements, un même territoire. Michel Ongoundou Loundah poursuit sa série consacrée à cette ville au destin singulier.
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2/4 — Le fleuve, la route et la mémoire
Quand on traverse aujourd’hui Ndjolé par la Nationale, rien ou presque ne permet de mesurer le poids de cette petite ville dans l’histoire politique du Gabon. On passe, on regarde l’Ogooué, on aperçoit quelques traces du passé, puis le voyage continue.
Pourtant, Ndjolé a souvent été là où l’histoire résistait.
Bien avant les grandes convulsions politiques du Gabon indépendant, cette région avait déjà été le théâtre de l’une des résistances les plus remarquables à la pénétration coloniale française. Et près de soixante-dix ans plus tard, lorsqu’un groupe de militaires renversa le premier président de la République gabonaise, c’est encore vers Ndjolé que l’histoire prit la route.
Emane Ntole, quand l’Ogooué devint une arme
À la fin du XIXe siècle, Ndjolé n’est pas encore cette ville que l’on traverse rapidement en allant vers l’intérieur du pays. Sa situation sur l’Ogooué en fait un point stratégique du commerce et de la pénétration coloniale.
C’est dans cet espace qu’Emane Ntole s’impose.
Les travaux historiques situent son village légèrement en amont de Ndjolé et rattachent sa résistance aux clans fang Esamekep et Mweme. À partir de 1895, les tensions avec l’administration coloniale et les maisons de commerce s’intensifient. Elles sont cependant plus anciennes. Le village d’Emane Ntole avait déjà subi une expédition punitive quelques années auparavant.
L’affrontement ne porte pas seulement sur l’occupation du territoire. Il concerne également le commerce. Les populations établies sur l’Ogooué occupaient une position d’intermédiaires entre les maisons européennes installées à Ndjolé et celles vivant plus en amont. La pénétration commerciale directe menaçait cet équilibre et, avec lui, toute une organisation économique locale.
Au tournant du siècle, la contestation prend une autre dimension. La baisse des prix payés aux producteurs gabonais, la hausse du prix des marchandises européennes, les contraintes fiscales et l’impôt de capitation alimentent la colère.
La Société du Haut-Ogooué, la célèbre SHO, qui joue alors un rôle majeur dans le commerce de la région, est directement concernée.
Emane Ntole imagine alors une forme de résistance d’une redoutable efficacité : il fait de l’Ogooué un verrou.
Le fleuve, principale voie de circulation des hommes et des marchandises, devient une arme économique. En bloquant la navigation à hauteur de Ndjolé, la résistance frappe le système colonial à l’endroit où il est le plus vulnérable, ses communications et son commerce.
On comprend mieux pourquoi Ndjolé comptait autant. Ce n’était pas seulement un poste perdu sur une carte. Contrôler Ndjolé, c’était pouvoir agir sur la circulation de l’Ogooué et donc sur une partie essentielle de l’économie de l’intérieur du pays.
Après deux mois d’affrontements, Emane Ntole est arrêté puis déporté à Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire.
Plus d’un siècle après, Ndjolé commence enfin à lui rendre sa place. Une statue d’Emane Ntole a été installée le long de la grande route.
Elle attend encore d’être dévoilée.
Mais l’histoire de Ndjolé ne s’arrête pas à cette résistance coloniale. Plusieurs décennies plus tard, la ville reparaît dans un tout autre contexte, au cœur de la première grande crise politique du Gabon indépendant.
1964 : un président renversé prend la route de Ndjolé
Près de soixante-dix ans ont passé.
Le Gabon est devenu indépendant. Les acteurs ont changé, les enjeux aussi. Mais Ndjolé se retrouve de nouveau sur une ligne de rupture.
Dans la nuit du 17 au 18 février 1964, un groupe de militaires renverse le président Léon Mba. Le Gabon indépendant a moins de quatre ans.
Le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et plusieurs membres du gouvernement sont arrêtés. Les putschistes annoncent à la radio la fin du régime et la constitution d’un gouvernement provisoire.
Une question très concrète se pose alors : que faire de Léon Mba ?
Les militaires décident de l’éloigner de Libreville.
La destination retenue est Ndjolé.
Ce n’est probablement pas un hasard. La ville est alors considérée comme l’un des bastions politiques de Jean-Hilaire Aubame, adversaire historique de Léon Mba et personnalité autour de laquelle le nouveau pouvoir civil tente de s’organiser.
L’histoire nationale retient le coup d’État du 18 février 1964. Elle retient l’intervention militaire française qui rétablit Léon Mba. Elle retient Jean-Hilaire Aubame, les putschistes, les arrestations et les procès.
Elle a beaucoup moins retenu ce départ vers Ndjolé.
Et pourtant, l’épisode a laissé une trace bien réelle dans le paysage.
La colline Léon Mba, entre fait et mémoire
Le voyage se déroule sous une forte pluie.
Selon la mémoire locale, un arbre tombé sur la chaussée aurait interrompu la progression du convoi. Toujours est-il que Léon Mba n’atteindra finalement jamais Ndjolé. Il sera conduit à Lambaréné.
Le lieu est resté associé à cet épisode et porte encore aujourd’hui le nom de « colline Léon Mba ».
Autour de cet incident, une autre lecture s’est transmise. Parce que Léon Mba était réputé proche des rites traditionnels fang, certains ont vu dans l’obstacle survenu sur son trajet plus qu’un simple concours de circonstances. Ils y ont lu une protection venue du monde invisible.
Et c’est là que le rapprochement avec Emane Ntole prend tout son sens.
Avec Emane Ntole, la résistance est organisée, concrète : on bloque la navigation sur l’Ogooué pour entraver le commerce colonial. En 1964, c’est la voie elle-même, coupée par un arbre, qui se dérobe au projet des hommes.
Dans un cas, des hommes organisent la résistance.
Dans l’autre, c’est la nature ou, selon les croyances, des forces invisibles qui contrarient le projet des militaires.
La différence est considérable. Mais, chaque fois, Ndjolé se retrouve au cœur d’un empêchement.
Pourquoi Ndjolé ?
C’est ce qui rend la destination de 1964 particulièrement intéressante.
Les militaires auraient pu emmener Léon Mba ailleurs. Ils prennent pourtant la direction de Ndjolé.
La ville n’était pas seulement assez éloignée de Libreville pour isoler un président renversé. Elle portait déjà une histoire administrative, judiciaire et politique singulière. Depuis la période coloniale, on y avait conduit des déportés venus d’autres territoires africains. Et, au moment du coup d’État, elle passait aussi pour un bastion de Jean-Hilaire Aubame, l’adversaire historique de Léon Mba.
La destination prend alors un autre relief.
Il faut aussi rappeler un fait essentiel. Les militaires qui renversent Léon Mba cherchent à l’écarter du pouvoir et à l’éloigner de Libreville. Ils ne le tuent pas. C’est l’intervention militaire française destinée à le rétablir qui donnera au coup d’État sa phase la plus meurtrière.
Mais ça, c’est une autre histoire.
Revenons à Ndjolé.
À près de soixante-dix ans de distance, Emane Ntole et l’épisode de 1964 replacent ainsi la même ville au centre de deux moments de rupture profondément différents.
Aujourd’hui, Emane Ntole a sa statue, encore en attente de présentation au public. La « colline Léon Mba », elle, garde son nom.
Il manque surtout le récit qui donnerait à ces traces tout leur sens : une plaque pour rappeler le combat d’Emane Ntole, une stèle sur la « colline Léon Mba », quelques dates, des images d’archives, un QR code permettant aux jeunes générations d’aller plus loin.
On traverse encore Ndjolé comme une ville ordinaire.
Alors que son fleuve, sa route, sa statue et sa colline racontent tout autre chose.
Michel Ongoundou Loundah