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Gabon / Cour des comptes : le recueil de nos dysfonctionnements et de notre délitement moral


Gabon / Cour des comptes : le recueil de nos dysfonctionnements et de notre délitement moral

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Près de trente ans de décisions de la Cour des comptes, des milliards de francs CFA en jeu et une interrogation qui dépasse les seuls responsables épinglés. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah plonge dans un recueil qui raconte aussi les dérives d’un système, interroge les circuits de l’argent public et esquisse un possible point de rencontre avec l’affaire des « biens mal acquis ». Une lecture du passé qui éclaire singulièrement le présent.

Cour des comptes : le recueil de nos dysfonctionnements et de notre délitement moral

Près de trois décennies de décisions. Des centaines de pages. Des sommes qui se comptent parfois en milliards, des amendes, des gestions de fait, des fautes de gestion.

Le document que j’ai entre les mains porte un titre presque administratif : Recueil des décisions et avis des juridictions financières. Il rassemble une sélection de décisions couvrant la période 1994-2022.

De Gilbert Ngoulakia, premier président de la Cour des comptes, à Alex Euv Moutsiangou, en passant par René Maran Aboghe Ella et Alain-Christian Iyangui, plusieurs générations de magistrats ont consigné une partie de l’histoire financière de notre pays.

À sa lecture, une impression s’impose : ce recueil est le condensé de nos dysfonctionnements et, plus gravement encore, du délitement moral de notre société.

La mithridatisation

Ma première réaction n’a pas été seulement la stupéfaction devant les montants. Elle a été la crainte de l’indifférence. J’ai peur que ces révélations connaissent le sort de tant d’autres au Gabon : quelques titres dans la presse, des commentaires sur les réseaux sociaux, quelques jours de discussions, puis une nouvelle actualité viendra chasser la précédente.

Et les quelque 1 700 milliards de francs CFA finiront peut-être, eux aussi, dans la rubrique des faits divers de la République.

Je parle souvent de mithridatisation. Le mot vient de Mithridate VI, roi du Pont dans l’Antiquité. Craignant d’être empoisonné, il aurait, selon la tradition, absorbé progressivement de très faibles doses de poison afin d’accoutumer son organisme et d’y devenir insensible. À force de scandales, de milliards envolés ou introuvables, d’abus et de révélations successives, notre société semble parfois suivre le même chemin : elle finit par développer une forme d’insensibilité à l’inacceptable.

Nous voyons. Nous entendons. Nous commentons. Puis nous passons à autre chose. Nous l’avons déjà vu avec la publication de la liste des gros débiteurs de la SEEG. Des noms, des montants considérables, puis l’émotion est retombée.

Il faut aussi regarder la réalité en face. Une partie considérable des Gabonais vit dans une logique où tout est urgent parce que l’essentiel lui-même n’est plus assuré.

Après avoir entendu parler de milliards, beaucoup doivent revenir à des préoccupations autrement plus immédiates : trouver un peu d’eau au robinet ou acheter quelques bidons auprès de vendeurs, souvent ouest-africains, attendre que l’électricité revienne pour éclairer la maison, repasser la chemise avec laquelle on ira travailler le lendemain ou l’uniforme de l’enfant qui doit partir au collège ou au lycée.

Cela paraît dérisoire face à 1 700 milliards. C’est pourtant notre réalité. On écoute le scandale du jour tout en cherchant comment résoudre l’urgence de l’heure.

Et quand l’anormal devient ordinaire, quand l’inacceptable ne provoque plus qu’un haussement d’épaules, quelque chose de la conscience collective commence à mourir.

Je refuse de m’y résigner.

Des chiffres qui obligent à regarder plus loin

Cent quatorze milliards de francs CFA pour un ancien Trésorier-Payeur général. Plus de dix-huit milliards pour deux anciens responsables de la Documentation. Près de six milliards pour un inspecteur central des impôts. Plus de trois milliards pour un autre Trésorier-Payeur général. Trois milliards vingt millions pour un ancien ministre des Finances. Plus de deux milliards pour un ancien maire de Libreville.

Ces chiffres ne viennent ni d’une rumeur ni d’un tract politique. Ils figurent dans le recueil de la Cour des comptes.

Eugène Capito y est constitué débiteur de l’État à hauteur de 114 069 445 495 francs CFA. Mondjo Boukila et Lucien Deveau sont constitués débiteurs solidaires de 18 242 255 818 francs CFA. Romain Ikinda Nkolo est déclaré débiteur de 5 859 102 581 francs CFA. Jean Massima doit 3 358 792 860 francs CFA. Émile Doumba est déclaré débiteur à hauteur de 3 020 000 000 de francs CFA. Paul Mba Abessole par 2 074 461 499 francs CFA.

Une précision est essentielle. Être constitué en débet ne signifie pas automatiquement avoir empoché la somme mise à sa charge. Une telle décision peut résulter de dépenses non justifiées, de recettes non recouvrées, de maniements irréguliers de deniers publics ou de diligences jugées insuffisantes.

Assimiler tous ces montants à des détournements personnels serait donc abusif. Mais cette réserve rend le dossier plus troublant encore. Si ces responsables n’ont pas personnellement empoché les sommes placées à leur charge, il faut comprendre comment les opérations en cause ont été décidées, exécutées et couvertes. Des dizaines de milliards ne circulent pas dans les comptes d’un État sans laisser des actes, des signatures, des instructions et des responsabilités hiérarchiques.

Quand le dysfonctionnement remonte au sommet...

Les profils interpellent d’autant plus que les fonctions concernées ne sont pas périphériques.

Eugène Capito et Jean Massima furent Trésoriers-Payeurs généraux. Émile Doumba fut ministre de l’Économie et des Finances. Le Trésor et le ministère des Finances constituent le cœur du circuit financier de l’État. Dans un système gabonais très centralisé, leurs responsables travaillent nécessairement au contact direct des arbitrages du sommet de l’Exécutif.

La Documentation occupe une position tout aussi particulière. Derrière ce nom presque anodin se trouve le CEDOC, service à la fois de police et de renseignement, au cœur du dispositif de sécurité de l’État. Il intervient également dans des domaines aussi sensibles que les passeports, les titres de séjour et le contrôle de l’immigration. Par ses missions, son histoire et la sensibilité des informations qu’il traite, ce service entretient de fait un lien direct avec la Présidence de la République.

Voilà ce qui rend la concentration des montants les plus élevés particulièrement troublante. Ils concernent notamment des responsables du Trésor, des Finances ou du renseignement, c’est-à-dire des administrations reliées par un cordon très court au sommet de l’État.

À cela s’ajoute le profil des hommes concernés. Plusieurs avaient construit leur carrière sur une réputation de rigueur, de compétence et de sérieux. Beaucoup ont quitté leurs fonctions ou sont partis à la retraite sans que ces dossiers aient, pendant des années, provoqué à leur encontre de mise en cause publique à la mesure des sommes aujourd’hui révélées.

Cela n’efface évidemment aucune responsabilité individuelle retenue par la Cour. Mais l’explication par une succession de fautes isolées commises dans le dos de toute la hiérarchie devient difficile à soutenir.

Lorsque de telles pratiques se prolongent dans le temps, pour de tels montants et au sein d’administrations aussi proches du centre du pouvoir, l’hypothèse d’un fonctionnement systémique, toléré, couvert ou arbitré à un niveau supérieur devient difficile à écarter. Celui qui exécute peut avoir le sentiment d’être couvert parce qu’il agit conformément à une volonté supérieure. Des années plus tard, lorsque le juge financier intervient, la responsabilité se concentre sur celui qui a signé, ordonnancé ou payé, tandis que le circuit politique qui a produit la décision peut rester hors champ.

Reste alors une autre interrogation. Si certaines sommes mises en cause ne correspondent pas à un enrichissement personnel des responsables désignés par la Cour, où l’argent est-il allé ? Quels circuits a-t-il empruntés ? La question prend une dimension particulière lorsqu’on la rapproche d’un autre dossier qui, lui aussi, traverse plusieurs décennies de gestion de l’État gabonais.

Et si une partie de cet argent avait quitté le Gabon ?

L’affaire dite des « biens mal acquis », aujourd’hui de nouveau dans l’actualité judiciaire française, donne à cette interrogation une portée particulière.

Aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir un lien entre un montant figurant dans le recueil et un bien précis acquis en France. Affirmer une telle correspondance serait aller au-delà de ce que les documents permettent de dire.

Mais la piste mérite d’être examinée. D’un côté, la Cour des comptes identifie des montants, des périodes, des administrations et des responsables liés à des opérations financières irrégulières ou insuffisamment justifiées. De l’autre, les procédures françaises documentent des acquisitions, des sociétés, des intermédiaires et des circuits financiers ayant contribué à la constitution d’un patrimoine considérable appartenant notamment à la famille Bongo.

Ces deux cartographies ont-elles, à un moment ou à un autre, des points de rencontre ?

Nous n’en savons rien à ce stade. Mais désormais que les pièces existent des deux côtés, la recherche de ces éventuels croisements devient une piste légitime.

Le passé nous parle du présent

Cette réflexion serait incomplète si elle ne nous ramenait pas à aujourd’hui.

Le pouvoir gabonais reste profondément personnalisé. Cela s’entend jusque dans la manière de parler de l’action publique. Le chef de l’État emploie volontiers la première personne, avec des formules du type : « Je signe », « je ne signe pas », « j’ai payé la dette »... Ce langage peut donner le sentiment d’un chef qui décide, contrôle et règle personnellement les problèmes. Mais appliqué à l’argent public, il dit aussi quelque chose de la concentration du pouvoir de décision.

Car un président de la République ne paie pas personnellement la dette de l’État. Entre la décision politique et le paiement existent un budget, des ordonnateurs, des comptables publics, le Trésor, des procédures et des contrôles.

Cette concentration n’est malheureusement pas nouvelle. Sous Ali Bongo, elle avait pris une forme particulièrement révélatrice. À une époque, le directeur général du Budget disposait à la Présidence d’un espace de travail secondaire, contigu au bureau du directeur de cabinet, Maixent Accrombessi. C’est dans ce périmètre très resserré que se traitaient directement des questions aussi sensibles que les règlements, les échéances et les montants.

L’image dit beaucoup du fonctionnement de la caisse centrale : les arbitrages financiers se concentraient au cœur même du cabinet présidentiel.

Cette manière de gouverner peut paraître efficace. Elle comporte pourtant un risque évident : lorsque la volonté du décideur devient elle-même la justification de la dépense, les responsabilités se brouillent.

L’expression de « caissier central » traduit cette dérive possible.

Le choix d’une entreprise, le calendrier d’un paiement ou le déblocage d’une enveloppe ne devraient jamais dépendre principalement d’un arbitrage personnel du chef de l’État.

Les sept milliards de francs CFA annoncés en faveur des provinces posent, par exemple, une question simple de traçabilité. Une enveloppe annoncée pendant une tournée présidentielle reste de l’argent public. Son inscription budgétaire, les projets financés et les paiements effectués doivent pouvoir être suivis et contrôlés.

L’histoire financière du Gabon devrait nous avoir suffisamment instruits.

Ne pas savoir et continuer comme avant

Il reste maintenant à établir ce que l’État a réellement recouvré sur les condamnations contenues dans ce recueil et ce qui demeure exigible.

Le chiffre d’environ 1 700 milliards de francs CFA, avancé publiquement par le Premier président de la Cour des comptes, devra lui-même être consolidé après élimination des éventuels doubles comptes, des décisions réformées et des sommes déjà recouvrées.

Mais, quel que soit le montant définitif, ces centaines de pages posent déjà une interrogation plus profonde : comment notre État a-t-il pu produire, pendant près de trois décennies, des anomalies financières d’une telle ampleur ?

C’est cela que ce recueil doit nous aider à comprendre. Il ne doit pas finir dans le grand cimetière gabonais des scandales oubliés.

Car le véritable naufrage serait désormais de savoir et de continuer comme avant.

Michel Ongoundou Loundah

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