Angelico Manasse Emmanuel Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans une réflexion personnelle publiée à la suite de la levée de la suspension des réseaux sociaux au Gabon, le 24 octobre 2026, le journaliste Angelico Manasse Emmanuel s’interroge sur les conséquences de huit mois de restrictions. Entre pertes économiques, liberté d’expression et proportionnalité des mesures administratives, l’auteur estime que le retour à la normale ne saurait effacer les préjudices subis ni dispenser les autorités de tirer les leçons de cet épisode.
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Je suis journaliste, et jeune. Pourtant, ce 24 octobre 2026, je ne trouve pas dans mon cœur la joie simple que l’on devrait ressentir quand une liberté nous est rendue. La Haute autorité de la communication lève enfin la suspension des réseaux sociaux au Gabon, en vigueur depuis le 17 février. Huit mois. Je me réjouis de cette décision, mais je refuse que cette joie m’empêche de poser les questions qui s’imposent.
La première est presque naïve : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi cette date et pas une autre ? La loi n°003/2026 a été promulguée le 5 octobre. Dix-neuf jours plus tard, la suspension tombe. Si le cadre légal était la condition du retour à la normale, on aurait aimé que les autorités nous expliquent clairement ce calendrier, plutôt que de laisser les citoyens deviner, des mois durant, quand et pourquoi la mesure prendrait fin.
La deuxième question est plus douloureuse : qui va payer ? Les réseaux sociaux ne sont plus de simples divertissements. Pour les médias, ils sont un outil de diffusion et de veille. Pour les commerçants, les créateurs de contenu, les graphistes, les community managers, les petites boutiques en ligne, ils sont une vitrine, une caisse et un service client à la fois. Pour de jeunes entrepreneurs qui n’ont ni budget publicitaire ni local commercial, ces plateformes étaient le seul canal gratuit pour exister. Huit mois sans clients, sans visibilité, avec des loyers, des salaires et des dettes qui, eux, ne se sont pas suspendus. Personne n’a encore parlé de réparation. Je le dis ici : ceux qui ont perdu des revenus à cause d’une décision administrative attendent mieux qu’un simple « retour à la normale ».
Reste la question de fond : cette mesure était-elle nécessaire ? Les raisons invoquées en février étaient réelles : contenus diffamatoires, haineux, injurieux. Nul ne conteste que la liberté d’expression doit s’exercer dans le respect des lois. Mais les a-t-on réglées en coupant l’accès à tout le monde ? La haine en ligne est portée par des individus identifiables, que la justice peut poursuivre. Priver des millions de citoyens d’outils de communication pour sanctionner quelques-uns, c’est appliquer une punition collective. Les juristes parlent de proportionnalité ; les journalistes, eux, parlent de bon sens.
Les Romains disaient : « Salus populi suprema lex esto », que le salut du peuple soit la loi suprême. La formule est belle, et c’est précisément pour cela qu’il faut s’en méfier. Au nom du salut public, on a bien souvent justifié des restrictions qui ne sauvaient personne. Le salut d’un peuple, c’est aussi son droit de s’informer, de travailler et de s’exprimer.
Je m’interroge enfin sur l’époque. Nous entrons dans l’ère de l’intelligence artificielle, des contenus truqués, de la désinformation industrielle. Ces défis sont immenses et appellent des réponses intelligentes : éducation aux médias, outils de vérification, coopération avec les plateformes, justice rapide et équitable. Un pays qui veut compter dans ce siècle peut-il encore recourir à l’interrupteur ? Couper n’est pas réguler. C’est avouer qu’on n’a pas encore appris à gouverner l’espace numérique.
La nouvelle loi impose l’identification des utilisateurs. Elle devra prouver qu’elle protège les citoyens sans intimider les voix critiques, et qu’elle encadre sans museler. Nous, journalistes, serons là pour le vérifier.
Je me réjouis donc de ce retour. Mais je n’oublie pas ces huit mois, ni ceux qui les ont payés. Il revient maintenant aux autorités de montrer qu’elles ont tiré les leçons de cet épisode, et de dédommager ceux qui en ont fait les frais.
Angelico Manasse Emmanuel
Journaliste