Gabon / Remise de 16 000 titres fonciers : quand la politique s’invite dans un projet de société
Le chef de l’État, chef du gouvernement Brice Clotaire Oligui Nguema et son ministre du Logement lors de la remise des titres fonciers Credit:© 2026 D.R./Le Radar
La cérémonie de remise de 16 000 titres fonciers, organisée le 22 octobre 2026 au stade de Nzeng-Ayong, à Libreville, en présence du président Brice Clotaire Oligui Nguema, devait illustrer les progrès de la réforme foncière. Les chiffres annoncés par le ministre du Logement, Mays Mouissi, témoignent d’une accélération notable. Mais son discours, ponctué d’hommages au chef de l’État, a aussi mis en évidence une personnalisation de l’action publique dont l’épisode du titre foncier présidentiel constitue l’illustration la plus singulière.
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Des chiffres encourageants, des précisions attendues
Selon Mays Mouissi, 16 000 titres fonciers ont été établis en huit mois dans le cadre de la Régularisation foncière de masse (RFM), auxquels s’ajoutent 24 200 décisions de cession en toute propriété et 3 419 parcelles aménagées par la Société nationale immobilière (SNI).
Le ministre a rapproché ces résultats des 33 000 titres qui auraient été délivrés au Gabon en plus de 120 ans. Une comparaison impressionnante, qui gagnerait à être accompagnée de données détaillées.
Combien de titres ont effectivement été remis à leurs bénéficiaires ? Quelle est leur répartition entre les neuf provinces ? Quels délais séparent désormais le dépôt d’un dossier de sa régularisation définitive ?
La publication d’un bilan précis permettrait de mesurer les progrès accomplis et de distinguer les titres établis, les documents effectivement délivrés et les décisions administratives qui ne constituent pas encore des titres de propriété.
Une réforme publique, un discours très présidentiel
Mays Mouissi a abondamment rattaché les résultats annoncés au projet de société présenté par Brice Clotaire Oligui Nguema lors de la campagne présidentielle d’avril 2025.
Il a notamment rappelé une instruction présidentielle de février 2026 visant à étendre la régularisation foncière aux populations de l’intérieur du pays. Plusieurs localités ont été citées, de Kango à Minvoul, en passant par Léconi, Ndjolé, Fougamou, Mayumba, Booué, Koulamoutou et Omboué.
Cette extension répond à une nécessité. L’accès aux services fonciers demeure une difficulté pour de nombreux Gabonais, particulièrement hors des grands centres urbains.
Il est parfaitement légitime qu’un gouvernement mette en œuvre les engagements du président élu et en rende compte. La répétition des références personnelles au chef de l’État appelle toutefois une réflexion sur la place des institutions dans la présentation de leurs propres réalisations.
Les résultats d’une administration appartiennent aussi au travail de ses agents et à la continuité du service public. Leur évaluation devrait reposer sur des données vérifiables, accessibles à tous, au-delà des cérémonies officielles.
600 000 FCFA : une réduction importante, un effort encore considérable
mays-mouissi.com
Lire le discours du ministre
Le tarif forfaitaire de 600 000 FCFA, applicable aux parcelles de 2 000 m2 au maximum, a été prolongé jusqu’au 31 mars 2027. Selon le ministre, les coûts antérieurs atteignaient en moyenne 4 à 6 millions de FCFA.
La baisse annoncée est substantielle. Reste que 600 000 FCFA représentent une somme difficile à mobiliser pour bien des ménages. Les conditions de paiement, les éventuels frais supplémentaires et les conséquences du dépassement de la date limite devraient être clairement expliqués aux bénéficiaires.
Le ministre a également annoncé la prise en charge des frais de régularisation de 100 familles économiquement fragiles, avec l’accord du chef de l’État. Les critères de sélection et les modalités de financement de cette mesure mériteraient d’être précisés.
Le titre foncier présidentiel, une initiative qui interroge
La séquence la plus inattendue de la cérémonie a concerné le président de la République lui-même.
Après avoir évoqué la remise d’un titre foncier à l’artiste Pierre Claver Akendengue, représenté par son fils, Mays Mouissi a annoncé que Brice Clotaire Oligui Nguema figurait également parmi les bénéficiaires de la régularisation, pour un terrain situé en périphérie de Libreville.
Le ministre a ensuite révélé que des agents de son département s’étaient cotisés pour régler les frais de délivrance du titre présidentiel, avant de remettre publiquement le document à son bénéficiaire.
L’initiative peut avoir été animée des meilleures intentions. Aucun élément rapporté ne permet de contester la régularité du dossier présidentiel ou d’affirmer que les contributions auraient été imposées aux agents.
Elle soulève néanmoins une question de convenance institutionnelle. Dans une administration organisée autour de rapports hiérarchiques, une cotisation destinée à financer une dépense personnelle du chef de l’État appelle naturellement des précisions sur son caractère volontaire et ses conditions d’organisation.
Le président de la République bénéficie, comme tout citoyen, du droit à la propriété. Mais sa fonction impose une vigilance particulière lorsque des agents publics prennent en charge une dépense qui lui est personnelle.
L’épisode aurait sans doute gagné à davantage de discrétion. Une cérémonie destinée à célébrer l’accès des Gabonais à la propriété avait suffisamment de bénéficiaires ordinaires à mettre à l’honneur.
La réforme devra faire ses preuves
Le gouvernement vise désormais 20 000 titres fonciers d’ici à décembre 2026. Cet objectif suppose une coordination durable entre les services du cadastre, la Conservation foncière, l’ANUTTC, la Direction générale des impôts et la SNI.
Mays Mouissi a également rappelé les obligations fiscales auxquelles les nouveaux propriétaires pourraient être soumis dès 2027, notamment la Contribution foncière unique et la Taxe forfaitaire d’habitation. Ces charges devront faire l’objet d’une information précise afin que les bénéficiaires connaissent l’ensemble des conséquences financières de leur régularisation.
L’accélération annoncée constitue une perspective encourageante pour les milliers de Gabonais confrontés depuis des années aux lenteurs et aux coûts des procédures foncières. Sa portée réelle dépendra de la fiabilité des titres délivrés, de l’égalité de traitement des demandeurs et de la capacité de l’administration à maintenir ce rythme sans intervention particulière.
Les 16 000 titres annoncés méritent donc un bilan public détaillé. Les citoyens doivent pouvoir connaître les résultats province par province, les délais moyens de traitement et les sommes réellement acquittées.
La réforme foncière dispose d’un argument autrement plus convaincant que les hommages officiels : la satisfaction des bénéficiaires.
Le jour où un Gabonais pourra obtenir son titre foncier dans des délais raisonnables, à un coût connu et sans solliciter la faveur de personne, l’administration aura accompli un progrès qui se passera fort bien de cérémonie présidentielle.