Immigration au Gabon / Des principes aux actes : neuf mesures pour les 100 prochains jours
Michel Junior ONGOUNDOU LOUNDAH à droite Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Alors que les résultats du recensement de 2026 relancent le débat sur l’immigration au Gabon, Michel Junior ONGOUNDOU LOUNDAH propose une feuille de route en neuf mesures à mettre en œuvre sur 100 jours. Publication des données, régularisation administrative, contrôle des employeurs et formation des compétences nationales : dans cette tribune, l’entrepreneur et analyste des enjeux de gouvernance appelle à une politique migratoire plus rigoureuse, transparente et respectueuse des droits, avec un premier bilan attendu d’ici à la fin janvier 2027.
Des principes aux actes : neuf mesures pour les 100 prochains jours
Dans ma précédente tribune, je défendais une conviction : la compétence demeure la meilleure protection de l’identité nationale. Cette réflexion a suscité le débat. Il est temps de lui donner une traduction concrète.
Je propose neuf mesures, assorties de responsabilités précises et d’échéances vérifiables, pour engager, d’ici à la fin janvier 2027, une politique migratoire plus rigoureuse, plus transparente et davantage tournée vers la formation et l’emploi des Gabonais.
Une occasion à saisir
Homologués le 27 août par la Cour constitutionnelle, les résultats du recensement de 2026 font état de 1 200 256 étrangers sur une population totale de 3 518 621 habitants, soit 34,1 %.
Ces chiffres ont provoqué de vives réactions. Les réseaux sociaux s’enflamment, les analyses se multiplient et les interrogations demeurent. Cette situation appelle une réponse publique fondée sur des données fiables, des règles claires et des décisions applicables.
Le 16 octobre, le ministre de l’Intérieur, Edgard Moukoumbi, a annoncé plusieurs orientations : surveillance de la façade maritime, identification des personnes présentes sur le territoire, concertation avec les représentations diplomatiques, adaptation des textes et démantèlement des réseaux criminels. Il a également tenu à écarter toute idée de chasse aux sorcières.
Cette orientation mérite d’être saluée. Elle associe l’exercice de l’autorité de l’État au respect des droits et rappelle que la fermeté peut s’exercer sans stigmatisation.
Reste à traduire ces engagements en décisions, avec des responsables identifiés, des délais et des résultats publiquement vérifiables.
L’exemple gabonais suscite déjà des réactions au-delà de nos frontières, notamment au Sénégal, où des voix mettent en garde contre les risques de stigmatisation des étrangers. Faute d’une action publique organisée, les rumeurs, les amalgames et les initiatives arbitraires pourraient prospérer.
L’État doit reprendre l’initiative par les faits.
Neuf mesures pour les 100 prochains jours
Les propositions qui suivent poursuivent un objectif commun : permettre à l’État de mieux connaître les populations présentes sur son territoire, de faire respecter la législation, de protéger les droits et de préparer la relève des compétences nationales.
1. Publier les données détaillées du recensement — 30 jours
La Direction générale de la statistique et le ministère chargé de la Planification devront rendre accessibles les données disponibles par nationalité, lieu de résidence et caractéristiques socio-économiques.
Un rapprochement sécurisé avec les fichiers administratifs relatifs au séjour et à l’emploi permettra d’affiner le diagnostic, dans le respect de la confidentialité des données personnelles.
Il faudra notamment distinguer les étrangers régulièrement établis, les personnes dont la situation administrative nécessite une clarification et les travailleurs titulaires d’une autorisation d’emploi.
Sans cette distinction, toute politique risque de reposer sur des approximations.
2. Ouvrir un guichet de mise en conformité administrative — 30 jours, premier bilan à 90 jours
La Direction générale de la documentation et de l’immigration (DGDI), avec les administrations concernées, mettra en place un dispositif accessible permettant aux personnes concernées de renouveler leurs titres, de solliciter une régularisation lorsque la loi le permet ou de clarifier leur statut.
Les procédures devront être simples, les délais connus et les voies de recours effectivement accessibles.
Cette mesure donnera une traduction pratique au travail d’identification annoncé par le ministre de l’Intérieur.
3. Encadrer les contrôles par une charte nationale — 45 jours
Le ministère de l’Intérieur devra établir des règles opérationnelles garantissant la légalité, la traçabilité et la proportionnalité des contrôles de séjour.
Chaque intervention devra reposer sur une base juridique identifiable, respecter les garanties procédurales et permettre l’exercice des recours prévus par la loi.
L’administration devra également corriger les lenteurs qui peuvent placer des résidents dans l’irrégularité alors même qu’ils ont engagé leurs démarches de renouvellement.
La crédibilité des contrôles dépend aussi de la qualité des services administratifs.
4. Renforcer les contrôles des employeurs — 60 jours
L’inspection du travail devra vérifier prioritairement le respect des règles applicables à l’emploi des travailleurs étrangers, la validité des autorisations et les éventuels plafonds fixés par les textes.
Un tableau de bord public présentera, sous forme agrégée, les autorisations délivrées, renouvelées ou refusées, les secteurs concernés, les délais de traitement et les contrôles effectués.
La responsabilité des employeurs doit être pleinement engagée. Une entreprise qui contourne la législation doit répondre de ses actes, quelle que soit la nationalité de ses dirigeants.
5. Organiser la relève des compétences nationales — 90 jours
Le ministère du Travail dressera un bilan de l’application des obligations existantes en matière de formation et de transfert des compétences.
À partir de ce diagnostic, il proposera, si nécessaire, un mécanisme renforcé pour les postes d’encadrement concernés : identification d’un homologue gabonais, programme de formation, objectifs de progression et évaluations régulières.
Toute obligation nouvelle devra être instituée par les textes appropriés.
Je propose notamment d’étudier un contrat de relève de 24 mois, permettant à un cadre gabonais d’acquérir progressivement les compétences nécessaires pour accéder à certaines responsabilités.
L’enjeu est essentiel : la préférence nationale ne produira des résultats durables que si elle s’accompagne d’une véritable politique de qualification.
6. Conclure quatre pactes formation-emploi — avant 100 jours
Le Gouvernement engagera, dès les 30 premiers jours, des négociations avec les organisations patronales et les établissements de formation dans quatre secteurs prioritaires : le bâtiment et les travaux publics, le transport, l’énergie et les services.
Chaque pacte devra fixer des objectifs chiffrés en matière d’apprentissage, de stages, de certification et d’insertion professionnelle des jeunes Gabonais.
Les engagements devront être suivis et évalués.
Former davantage de nationaux aux métiers recherchés par les entreprises constitue l’un des moyens les plus efficaces de réduire durablement la dépendance à certaines compétences extérieures.
7. Instituer une publication mensuelle des résultats — 60 jours
Le Gouvernement publiera chaque mois un état des lieux des titres de séjour, des autorisations de travail, des contrôles effectués et des suites administratives données aux dossiers.
Les données seront agrégées afin de préserver les informations personnelles.
Cette transparence permettra de mesurer les progrès, de repérer les blocages et de limiter la circulation de chiffres contradictoires.
8. Préserver un débat public sans haine — 60 jours
L’État devra rappeler les dispositions légales réprimant l’incitation à la haine ou à la violence fondée sur la nationalité, tout en garantissant la liberté d’expression et le droit de critiquer les politiques publiques.
La concertation annoncée avec les ambassades devra déboucher sur des procédures claires de coopération et d’information, notamment lorsqu’une infraction est constatée.
Le débat sur l’immigration doit pouvoir être exigeant, y compris critique, sans exposer des communautés entières à la suspicion collective.
9. Rendre publiquement compte des résultats — 100 jours
Un comité de suivi réunira les administrations concernées, les organisations patronales, les syndicats, la société civile et des représentants des communautés étrangères.
Il publiera un tableau de bord et présentera, au terme des 100 jours, un premier bilan des engagements tenus, des difficultés rencontrées et des corrections nécessaires.
La réussite de cette politique devra être appréciée à partir d’indicateurs vérifiables, et non du seul nombre d’opérations annoncées.
Une responsabilité partagée
La mise en œuvre de ces mesures suppose des engagements de chacun.
À l’État, de respecter les délais, de simplifier les procédures et d’appliquer la loi avec constance.
Aux entreprises, de déclarer leurs effectifs, de respecter leurs obligations et d’investir réellement dans la formation des Gabonais.
Aux résidents étrangers, d’accomplir les démarches prévues par la législation, de connaître leurs droits et de respecter leurs obligations.
Aux citoyens, d’exiger des informations fiables, de refuser les amalgames et de contribuer à un débat responsable.
La maîtrise de l’immigration exige une administration efficace, des entreprises responsables et une société capable de débattre sans céder aux passions.
Faire de ces 100 jours un premier test
D’ici à la fin janvier 2027, le Gabon peut accomplir des avancées concrètes : rendre les données du recensement plus accessibles, améliorer les procédures de séjour, renforcer le contrôle des employeurs et engager une politique mesurable de transfert des compétences.
Ces objectifs sont suffisamment précis pour être suivis et suffisamment importants pour mobiliser l’ensemble des administrations concernées.
La crédibilité de l’action publique se mesurera à la capacité de transformer les annonces du 16 octobre en résultats visibles. Le Gouvernement dispose désormais d’une occasion de démontrer que la maîtrise des flux migratoires peut aller de pair avec la sécurité juridique, la protection des personnes et la promotion des compétences nationales.
La souveraineté se construit aussi par la qualité des institutions, la maîtrise des procédures et la capacité d’un pays à former ses propres talents.
Dans 100 jours, les Gabonais devront pouvoir juger sur pièces.
Gabon d’abord, par la dignité.
Michel Junior ONGOUNDOU LOUNDAH
Entrepreneur africain et analyste des enjeux de gouvernance, de développement économique et de transformation stratégique en Afrique.