Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah raille les priorités du pouvoir gabonais, prêt à consacrer 90 milliards de francs CFA à une prison moderne alors que l’école et la justice manquent de moyens.
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Prison cinq étoiles, école à la débrouille
En découvrant le projet de prison de Nkoltang, j’ai d’abord cru à une blague. Une maison d’arrêt présentée comme « la plus moderne d’Afrique », avec bibliothèque, ateliers de formation, équipements sportifs et structure sanitaire. Le tout pour un montant annoncé d’environ 90 milliards de francs CFA, avec un financement encore à finaliser.
Puis j’ai repensé à ce sketch de Coluche : « […] quand on est ministre, c’est qu’on retournera pas à l’école, tandis qu’en prison, faut voir… »
Nos dirigeants donnent à cette plaisanterie une remarquable actualité. Ils ne retourneront jamais sur les bancs de l’école. Pour les autres bancs, ceux du tribunal, l’avenir reste ouvert. Tant qu’à envisager la suite, autant prévoir une prison cinq étoiles. On quitte le gouvernement, on change d’adresse, on conserve son confort.
La prévoyance a ses préférences
Pendant ce temps, les élèves et leurs enseignants attendent des salles convenables, du matériel, des établissements accessibles et des conditions permettant d’apprendre. En pleine rentrée scolaire, le pouvoir trouve le moyen de remplacer la ministre de l’Éducation nationale. Le fauteuil change d’occupante. Les difficultés restent à leur place.
Samuel Ngoua Ngou résume cette inversion des priorités dans une réaction au vitriol : « Le Gabon est le seul pays au monde où, après la présidence de la République, une prison sera le plus grand et le plus beau bâtiment. Aucun établissement scolaire, aucune université, aucune grande école, aucun hôpital, aucun centre de recherche n’est à sa hauteur. »
La formule est volontairement mordante. Elle exprime l’exaspération devant une ambition architecturale dont l’école, la santé et la recherche aimeraient bénéficier.
Le Gabon se distingue ainsi par une étrange ambition : viser l’excellence carcérale tout en laissant l’école et les moyens de la justice attendre leur tour. Nos dirigeants semblent beaucoup mieux inspirés par l’hébergement des détenus que par la formation des enfants.
Pourtant, la délinquance juvénile ne surgit pas de nulle part. Le décrochage scolaire, l’abandon, l’absence de perspectives et les mauvaises conditions d’apprentissage peuvent fragiliser les parcours et favoriser l’entrée dans la délinquance. Chaque enfant que l’école perd devrait mobiliser les pouvoirs publics. Chez nous, on annonce surtout l’établissement qui pourra l’accueillir plus tard.
Une bibliothèque derrière les barreaux, des ateliers pour apprendre un métier : très bien. Encore faudrait-il offrir ces possibilités aux jeunes avant qu’un juge leur indique le chemin.
Les magistrats attendront aussi
Les détenus ont droit à la dignité. Mais les magistrats, les greffiers et les autres personnels judiciaires ont besoin de moyens pour accomplir leur travail. Des locaux adaptés, des équipements, des dossiers correctement suivis, des audiences organisées et des décisions rendues dans des délais acceptables constituent le minimum d’une justice qui fonctionne.
La prison est le dernier maillon de la chaîne pénale. Une modernisation sérieuse doit aussi porter sur ceux qui enquêtent, instruisent, jugent et assurent le suivi des procédures. Une cellule flambant neuve ne fera avancer aucun dossier oublié. Elle pourra simplement accueillir plus confortablement celui qui attend que la justice s’occupe enfin de lui.
Le prestige du bâtiment risque ainsi de devenir la décoration des défaillances du système.
Coluche avait vu venir les Bâtisseurs
Reste cette troublante préférence pour le confort carcéral. À entendre les annonces, on pourrait croire que certains responsables examinent déjà les plans avec l’attention d’un futur résident : la chambre, la bibliothèque, le terrain de sport, l’infirmerie.
Coluche plaisantait. Nos dirigeants semblent avoir commandé l’étude de faisabilité.
Ils ne retourneront pas à l’école. Pour la prison, ils préfèrent prendre leurs précautions.
Michel Ongoundou Loundah