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Gabon : 31 AOÛT 2016 — 31 AOÛT 2026 : DIX ANS APRÈS


Gabon : 31 AOÛT 2016 — 31 AOÛT 2026 : DIX ANS APRÈS

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Avec ce sixième volet s’achève la série consacrée aux événements du 31 août 2016. Mais cette fin pourrait bien être un commencement. Après dix années de silences, de versions contradictoires et de blessures encore ouvertes, Michel Ongoundou Loundah déplace cette fois le regard vers l’après : la vérité à établir, les victimes à reconnaître, les familles à réparer et les enfants à protéger. Une dernière tribune qui referme une série, mais ouvre un chantier que la République ne pourra éternellement différer.

31 AOÛT 2016 — 31 AOÛT 2026 : DIX ANS APRÈS

6/6 — Que faisiez-vous le 31 août 2016 ?

Nous sommes aujourd’hui le dimanche 30 août 2026.

Que faisiez-vous le mercredi 31 août 2016 ?

Où étiez-vous ?

Que saviez-vous de ce qui était en train de se passer ? D’abord, dans l’après-midi, puis dans la soirée. Du côté des Charbonnages.

Dix ans ont passé.

Pour certains, cette date n’est plus qu’un souvenir politique parmi d’autres. Pour d’autres, elle reste une nuit, une blessure, un visage, un corps, un appel téléphonique, une disparition, un père qui n’est jamais rentré, un fils que l’on a attendu.

Dix ans, c’est assez long pour changer de régime, de Constitution, d’alliances politiques, de discours.

Mais pas assez long pour effacer les morts. Pas assez long pour faire disparaître les blessures. Pas assez long pour dispenser la République de répondre.

Pendant cinq tribunes, je suis revenu sur les morts, les blessés, les arrestations, l’assaut du quartier général de Jean Ping, les bilans contradictoires, les responsabilités et les ordres qui furent donnés ou restent encore à établir.

Ce dernier volet pose une question plus simple. Que faisons-nous maintenant ?

Le mot réparation a été prononcé

L’inauguration du nouvel Hôtel des Affaires étrangères, devenu Maison Jean Ping, a donné une actualité particulière à cette interrogation.

Que cet édifice porte le nom de Jean Ping ne me choque nullement. Son parcours diplomatique et politique appartient à l’histoire du Gabon. Mais une justification avancée à cette occasion mérite d’être prise au sérieux. Il a été question de réparation de l’injustice électorale de 2016.

Réparation.

Puisque le mot est désormais entré dans le débat public, allons jusqu’au bout. S’il y a volonté de réparer, elle ne peut s’arrêter à Jean Ping.

J’étais à ses côtés en 2016. Je faisais partie de son entourage immédiat. Je sais donc ce que représentait cette candidature.

Derrière un homme, il y avait des centaines de milliers de Gabonais qui avaient voté, travaillé, milité, espéré. Et certains ont payé.

De leur liberté. De leur corps. De leur vie.

Si l’on parle de réparation, la République doit regarder aussi dans leur direction.

« Et nous ? »

Dix ans après, les victimes sont toujours là.

La vidéo tournée récemment devant l’ambassade de l’Union européenne à Libreville le rappelle avec une force particulière. Des victimes et des proches de victimes du 31 août 2016 y prennent publiquement la parole. Ils demandent reconnaissance, réparation et dignité. Ils disent surtout leur sentiment d’abandon.

Leurs mots sont simples. Et, pour cette raison même, difficiles à esquiver. Dix ans après, certains portent encore dans leur corps les blessures de ces journées. Des familles continuent de vivre avec leurs morts, leurs disparus, leurs questions sans réponse.

Et beaucoup ne comprennent pas que ceux qui étaient hier au premier rang du combat politique aient retrouvé une place dans la vie publique tandis qu’eux demeurent seuls avec les conséquences de l’histoire. Cette parole doit être entendue.

Lorsque ceux au nom desquels une bataille politique a été menée finissent par demander : « Et nous ? », la République ne peut pas détourner le regard.

Et derrière eux, il y a plus silencieux encore.

Les enfants.

Une génération a grandi

L’enfant qui avait huit ans en 2016 en a dix-huit aujourd’hui.

Celui qui en avait dix en a vingt.

Celui qui en avait douze en a vingt-deux.

Une génération entière a grandi. Certains sans père. D’autres sans mère. Certains avec une photo pour seul souvenir. D’autres avec une histoire racontée à voix basse.

Et cette question terrible : Pourquoi ?

Pourquoi mon père est-il mort ? Pourquoi ma mère n’est-elle jamais revenue ? Pourquoi personne ne nous a aidés ?

Ces enfants n’étaient candidats à rien. Ils ne dirigeaient aucun parti. Ils ne contestaient aucun résultat. Ils n’avaient donné aucun ordre. Ils n’avaient décidé de rien.

Et pourtant, ils ont payé.

Ils paient encore.

Créer au Gabon un statut de Pupille de la Nation

C’est pour eux que je propose aujourd’hui une mesure concrète.

Le Gabon doit créer un statut de Pupille de la Nation. Pas uniquement pour les enfants des victimes de 2016. Ce statut devrait pouvoir bénéficier aux enfants de personnes décédées ou gravement atteintes dans des circonstances que la Nation reconnaît comme engageant sa responsabilité ou relevant de sa mémoire collective.

Ce ne serait ni un privilège, ni une faveur politique. Ce serait une dette de la République.

Le Parlement devrait naturellement en fixer les critères avec rigueur, identifier les événements concernés, déterminer les ayants droit, prévenir les fraudes et examiner la question de la rétroactivité. Mais le principe peut tenir en quelques mots.

Lorsqu’un enfant perd un père ou une mère dans une tragédie reconnue par la Nation, la République ne doit pas l’abandonner. Elle doit l’accompagner dans sa scolarité, ses études, sa formation, son accès aux soins et, lorsque cela est nécessaire, dans son suivi psychologique.

La République ne remplacera jamais un père. Elle ne remplacera jamais une mère. Mais elle peut empêcher qu’après avoir perdu un parent, un enfant perde aussi ses chances.

Nous avions déjà connu, bien avant 2016, d’autres drames humains et politiques qui auraient dû nous conduire à réfléchir à cette responsabilité de l’État envers les enfants laissés derrière les victimes. Je pense notamment au cas de Marie Bendome Minko, morte en janvier 2011, le jour de la prestation de serment du Président André Mba Obame.

Les années passent. Les mêmes questions demeurent.

Que devient l’enfant après le discours officiel, après les condoléances, après les cérémonies, après que les caméras sont parties ? Qui s’en occupe ? Qui s’assure qu’il ne paiera pas toute sa vie le prix d’un drame dont il n’était en rien responsable ?

C’est aussi à cela que sert une République.

La réparation ne peut pas s’arrêter aux puissants

Une Nation peut-elle réparer les hommes connus et oublier les anonymes ? Peut-elle honorer les chefs et laisser les familles au bord du chemin ? Peut-elle donner un nom à un bâtiment et ne pas donner un avenir à un enfant ?

Non !!!

Une réparation qui ne concernerait que les figures de premier plan ne serait pas une réparation nationale.

Elle laisserait derrière elle ceux qui ont payé le prix le plus lourd sans avoir jamais occupé une tribune, un ministère ou une fonction officielle.

La République doit être plus grande que cela.

Dix ans après, il faut sortir du flou

Le 31 août 2016 ne peut pas devenir une histoire dont chacun choisit la version qui lui convient.

Nous devons connaître le nombre de morts, les circonstances de leur décès, le sort des disparus éventuels, les responsabilités dans la chaîne de commandement et les conditions dans lesquelles les ordres ont été donnés et exécutés.

Dix ans après, trop de questions restent ouvertes.

Ce n’est pas de la vengeance.

C’est de l’État de droit.

On ne referme pas une plaie en refusant de la regarder.

Le 31 août nous regarde encore

Dix ans après, l’histoire offre une situation presque paradoxale.

Certains de ceux qui étaient au pouvoir en 2016 sont aujourd’hui dans l’opposition. Certains de ceux qui étaient dans l’opposition sont aujourd’hui au pouvoir. Certains qui dénonçaient hier disposent désormais de la possibilité d’ouvrir les dossiers. Et certains qui défendaient hier le pouvoir réclament aujourd’hui une commission d’enquête.

Les camps ont bougé. Les positions ont changé. C’est peut-être justement l’occasion de regarder enfin les faits sans commencer par demander à quelle famille politique appartient celui qui parle.

Il y a eu des morts gabonais.

Il y a eu des blessés gabonais.

Il y a des familles gabonaises.

Il y a des enfants gabonais.

Cela devrait suffire.

Que faisiez-vous le mercredi 31 août 2016 ?

Je repose donc la question.

Que faisiez-vous le mercredi 31 août 2016 ?

Certains se souviennent. D’autres ont oublié. Certains étaient trop jeunes. D’autres n’étaient pas encore nés.

Mais, dix ans plus tard, une autre question nous est désormais posée.

Que faisions-nous lorsque nous pouvions enfin établir la vérité ?

Avons-nous ouvert les archives ? Avons-nous entendu les victimes ? Avons-nous recherché les disparus ? Avons-nous établi les responsabilités ? Avons-nous réparé ? Avons-nous protégé les enfants ?

Ou avons-nous encore attendu ?

La République ne rendra jamais les morts à leurs familles. Elle n’effacera jamais certaines blessures. Elle ne rendra jamais à un enfant les années vécues sans son père ou sans sa mère.

Mais elle peut encore faire quatre choses : Dire la vérité. Rendre justice. Réparer ce qui peut encore l’être. Et ne jamais abandonner les enfants de ses propres blessures.

Voilà ce que pourrait être une République adulte. Une République qui ne choisit pas ses morts. Qui ne classe pas ses victimes selon leur importance politique.

Qui ne confond pas mémoire et opportunité. Qui regarde son histoire en face.

Le 31 août 2016 appartient désormais à notre histoire nationale. À nous de décider s’il restera une date que l’on évite, ou s’il deviendra le moment où la Nation aura enfin décidé d’assumer ce qu’elle doit à ses victimes.

Dix ans après, nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas.

Désormais, nous serons jugés sur ce que nous aurons décidé de faire. Ou de ne pas faire.

Michel Ongoundou Loundah

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