Gabon / Jean Nnena Ella : quand la République oublie ceux qui ont bâti ses institutions
Jean Nnena Ella Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Décédé en 1988 à l’âge de 42 ans, Jean Nnena Ella figure parmi les premières générations de cadres gabonais ayant contribué à structurer la formation professionnelle au lendemain de l’indépendance. Ingénieur en thermodynamique, responsable technique et conseiller dans le secteur de la formation professionnelle, son parcours demeure pourtant largement méconnu du grand public. Près de quatre décennies après sa disparition, la question de sa réhabilitation dans la mémoire nationale se pose.
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De Bitam à Israël, le parcours d’un pionnier
Né en 1946 à Ongozock, près de Bitam, dans la province du Woleu-Ntem, Jean Nnena Ella commence sa scolarité à Nkolmessas, avant de poursuivre ses études secondaires au Collège Jésus-Marie de Bitam.
Dans un Gabon encore jeune, où l’accès aux études supérieures reste limité, il choisit la voie de la formation technique. Il rejoint le Centre d’apprentissage professionnel d’Owendo (CAPO), devenu par la suite le Lycée technique Omar-Bongo, où il obtient en 1964 un baccalauréat série F3.
Ses performances scolaires lui permettent de poursuivre ses études à l’étranger grâce à une bourse accordée par l’État gabonais dans le cadre de la coopération entre le Gabon et Israël.
Il s’y forme à la thermodynamique et décroche un diplôme de docteur-ingénieur. Une qualification particulièrement importante dans un pays qui, au lendemain de son indépendance, cherche à constituer ses propres ressources humaines et à réduire progressivement sa dépendance à l’expertise étrangère.
De l’ingénierie à la formation des compétences nationales
À son retour au Gabon, Jean Nnena Ella intègre la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) en qualité d’ingénieur.
Mais son parcours professionnel va rapidement dépasser le seul domaine technique. Avec son frère et condisciple Odilon Lepa, il est associé au développement de structures consacrées à la formation professionnelle.
Selon des éléments familiaux, ainsi que des informations biographiques publiées par le quotidien L’Union au moment de son décès en octobre 1988, le président Albert-Bernard Bongo lui confie notamment des responsabilités liées au développement de la formation professionnelle.
À cette époque, l’enjeu est stratégique : le Gabon doit former ses propres techniciens, ouvriers qualifiés et cadres intermédiaires afin d’accompagner la construction de son économie.
Jean Nnena Ella s’inscrit ainsi dans cette génération de techniciens et de cadres qui vont participer à la mise en place des premières structures destinées à renforcer les compétences nationales.
Un responsable au cœur de la formation professionnelle
Son parcours le conduit à occuper plusieurs fonctions importantes dans le secteur.
Il est notamment présenté comme le premier directeur du Centre de formation et de perfectionnement professionnel (CFPP) de Nkembo, puis comme directeur technique de l’Agence nationale de formation et de perfectionnement professionnels (ANFPP).
Il exerce également comme conseiller technique du ministre chargé de la Formation professionnelle.
Ces différentes responsabilités témoignent de la place qu’il occupe dans la structuration d’un secteur devenu, au fil des décennies, un levier majeur de développement économique et d’insertion professionnelle.
Créée en 1973, l’ANFPP constitue alors l’un des principaux instruments publics de formation professionnelle au Gabon.
L’histoire de cette institution ne peut donc être dissociée de celle des hommes et des femmes qui, dès ses premières années, ont participé à son fonctionnement et à son développement.
Jean Nnena Ella appartient à cette première génération de bâtisseurs.
Une disparition brutale à 42 ans
Une image du disparu
Le 4 octobre 1988, son parcours s’interrompt brutalement. Jean Nnena Ella décède à l’hôpital général de Libreville, après avoir été frappé par la maladie.
Il n’a que 42 ans.
Sa disparition intervient alors qu’il se trouve encore au sommet de sa maturité professionnelle et qu’il aurait pu continuer à jouer un rôle dans l’évolution du système national de formation professionnelle.
À l’époque, le quotidien L’Union revient sur son parcours et annonce sa disparition.
Près de quarante ans plus tard, son nom semble pourtant avoir progressivement disparu de la mémoire collective.
Le paradoxe d’un bâtisseur devenu presque inconnu
Cette situation soulève une interrogation : comment expliquer qu’un cadre ayant contribué à la construction des premières structures de formation professionnelle du Gabon soit aujourd’hui si peu connu des jeunes générations ?
Le cas de Jean Nnena Ella renvoie à une problématique plus large : celle de la mémoire des bâtisseurs de la République.
L’histoire d’un pays ne se résume pas à ses présidents, ses ministres ou ses grandes figures politiques. Elle est également écrite par des ingénieurs, des enseignants, des médecins, des techniciens, des administrateurs et des fonctionnaires qui, souvent loin des projecteurs, contribuent à créer les institutions dont les générations suivantes héritent.
Ces hommes et ces femmes sont parfois les architectes silencieux de l’État.
Jean Nnena Ella était de ceux-là.
Donner un nom à cette mémoire
Alors que le Gabon cherche aujourd’hui à renforcer la formation professionnelle et à mieux préparer sa jeunesse aux besoins du marché du travail, la réhabilitation de la mémoire de ses pionniers pourrait prendre tout son sens.
Pourquoi ne pas donner le nom de Jean Nnena Ella à un centre de formation professionnelle, une salle de cours, un amphithéâtre ou une infrastructure dédiée aux métiers techniques ?
Une telle décision dépasserait le cadre d’un hommage familial.
Elle constituerait un acte de mémoire nationale.
Elle permettrait surtout de raconter aux jeunes Gabonais l’histoire de celles et ceux qui, dès les premières années de l’indépendance, ont contribué à poser les bases de la formation des compétences nationales.
Ne pas attendre que l’oubli fasse son œuvre
Jean Nnena Ella est mort à 42 ans. Il n’aura pas connu les transformations successives du système de formation professionnelle ni les générations de Gabonais qui allaient bénéficier, des décennies plus tard, des institutions auxquelles il avait consacré une partie de sa carrière.
Mais son œuvre ne s’est pas nécessairement éteinte avec lui.
Elle demeure dans les structures qu’il a contribué à développer, dans les compétences transmises et dans les parcours professionnels de ceux qui ont été formés dans ces institutions.
À l’heure où le Gabon affirme vouloir bâtir un État davantage fondé sur la compétence et la transmission, revenir sur le parcours de ces pionniers n’est donc pas une simple démarche nostalgique.
C’est une manière de rappeler que les institutions ont une histoire, et que derrière chacune d’elles se trouvent des hommes et des femmes.
Jean Nnena Ella ne peut plus témoigner de son parcours. Mais la République, elle, peut encore choisir de raconter son histoire.
Et peut-être qu’un jour, un jeune Gabonais franchissant les portes d’un établissement portant son nom demandera : « Qui était Jean Nnena Ella ? »
La réponse pourrait alors être simple :
« Un ingénieur et un bâtisseur qui, au lendemain de l’indépendance, a contribué à apprendre au Gabon à former ses propres compétences. »
Ken Pickot
