Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux a récemment exposé une réalité que de nombreux Gabonais vivent depuis plusieurs mois : des femmes et des hommes contraints de passer la nuit dans des files d’attente, un bidon à la main, dans l’espoir d’obtenir quelques litres d’eau. La scène, filmée au PK7 à Libreville, choque par sa dureté. Mais elle ne surprend plus, tant les difficultés d’accès à l’eau potable se sont installées dans le quotidien de nombreux habitants. Pour l’ancien Sénateur, Michel Ongoundou Loundah, vue depuis l’étranger, cette courte vidéo constitue une véritable catastrophe pour l’image du Gabon et de ses dirigeants.
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Depuis quelques heures, une vidéo circule de manière virale sur les réseaux sociaux. Elle montre une scène honteuse, indigne, au PK7, à Libreville. Des dizaines de femmes et d’hommes passent la nuit derrière des bidons, dans l’attente de quelques litres d’eau pour leur famille. Cette scène choque. Mais elle ne surprend plus. Car si la caméra s’est arrêtée au PK7, elle aurait pu être posée dans bien d’autres quartiers de Libreville, à Owendo, à Akanda, comme dans de nombreuses villes de l’intérieur du pays. Cette vidéo ne documente pas seulement un lieu. Elle met en accusation un système incapable de garantir l’accès au plus élémentaire des biens communs : l’eau.
Oui, nous revenons une nouvelle fois sur cette crise de l’eau. Certains s’en lasseront peut-être. Mais une vieille sagesse de chez nous enseigne que tant que le malade n’est pas guéri, le soignant ne peut pas abandonner son chevet. Tant que les Gabonais continueront à passer leurs nuits à chercher de l’eau, le silence ne sera pas une preuve de sagesse, mais plutôt une forme de complicité passive. Cette vidéo ne raconte pas seulement la détresse d’un quartier de Libreville. Elle raconte la détresse d’un pays tout entier, confronté à une crise de l’eau devenue nationale.
À force de voir ces images, il faudra peut-être un jour rebaptiser Libreville en Bidons-Ville. Non pas à cause de ses habitations, mais parce que le bidon est devenu le symbole de la survie quotidienne.
Un pays où l’eau est partout... sauf dans les robinets
Le paradoxe est insoutenable. Au Gabon, l’eau est partout. Elle tombe du ciel huit à neuf mois par an. Elle sillonne le pays à travers un immense réseau de fleuves et de rivières. Dans de nombreuses régions, la nappe phréatique affleure presque le sol. À la moindre pluie, les caniveaux et les égouts débordent, les rues sont inondées. L’eau est partout... sauf là où les citoyens en ont le plus besoin : dans leurs robinets. C’est cette contradiction qui rend les images du PK7 si insoutenables. Dans un pays aussi généreusement doté par la nature, l’accès à l’eau potable ne devrait pas être un privilège, encore moins une épreuve d’endurance imposée à des milliers de familles.
La question n’est donc plus de savoir si la crise existe. Les bidons ont déjà répondu.
Les nuits blanches ont aussi un coût économique
Derrière chaque bidon aligné dans la nuit, et derrière ces visages fatigués se cachent aussi des travailleurs dont dépend chaque jour le fonctionnement du pays. Parmi ces femmes et ces hommes contraints de veiller jusqu’à l’aube figurent des salariés du secteur public comme du secteur privé. Des infirmiers, des enseignants, des policiers, des militaires, des magistrats, des chauffeurs, des ouvriers, des employés de banque et même des cadres de... la SEEG. Le lendemain, ce sont pourtant les mêmes auxquels l’on demande d’être ponctuels, concentrés, performants et productifs.
Comment exiger un travail de qualité d’un agent qui a passé une partie de sa nuit à chercher de l’eau pour permettre simplement à sa famille de boire, de cuisiner ou de se laver ? Comment demander davantage de rendement à une économie lorsque ceux qui la font vivre commencent leur journée déjà épuisés physiquement et psychologiquement ? Cette crise de l’eau n’est donc pas seulement une tragédie sociale. Elle constitue aussi un véritable handicap économique. Elle réduit la productivité des entreprises, affaiblit les performances de l’administration, favorise l’absentéisme, accroît la fatigue professionnelle et dégrade, jour après jour, le capital humain dont dépend pourtant le développement du pays.
La vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux
Chaque nuit passée derrière un bidon est une nuit perdue pour le repos. Chaque journée de travail ainsi commencée représente une perte silencieuse que personne ne comptabilise dans les statistiques officielles. Aucune inauguration, aussi spectaculaire soit-elle, aucun bâtiment flambant neuf, aucun communiqué triomphal ne pourra compenser ces milliers d’heures de sommeil sacrifiées, ces journées de travail dégradées et cette productivité perdue parce que des citoyens sont contraints de remplacer eux-mêmes, chaque nuit, un service public défaillant.
Une crise de l’eau qui pourrait devenir une crise de santé publique
Comme si cela ne suffisait pas, la crise de l’eau produit insidieusement des conséquences sanitaires dont on ne parle pas encore. En effet, faute d’un accès régulier à une eau potable, de nombreuses familles sont contraintes de recourir à des solutions de fortune ou de stocker l’eau pendant plusieurs jours dans des conditions précaires. Les règles élémentaires d’hygiène deviennent plus difficiles à respecter, favorisant la propagation de maladies d’origine hydrique. On assiste ainsi, de manière silencieuse mais préoccupante, à une résurgence de pathologies telles que la fièvre typhoïde, tandis que les maladies diarrhéiques et d’autres infections liées à l’insalubrité continuent de frapper les populations les plus vulnérables. Cette réalité exerce une pression supplémentaire sur un système de santé qui peine déjà à répondre aux besoins des Gabonais.
À cette crise sanitaire latente s’ajoute un autre danger, moins visible mais tout aussi réel : la privation chronique de sommeil. Les nuits passées à faire la queue derrière des bidons épuisent les organismes. Elles diminuent la vigilance des automobilistes, augmentent les risques d’accidents du travail, réduisent les capacités d’apprentissage des élèves et des étudiants, et altèrent les performances de milliers de travailleurs. Une République qui oblige ses citoyens à sacrifier leur sommeil pour avoir accès à l’eau ne compromet pas seulement leur confort. Elle fragilise leur santé, leur sécurité, la réussite scolaire de leurs enfants, la compétitivité de son économie et, finalement, son propre avenir.
Voilà pourquoi cette crise ne peut plus être considérée comme une simple difficulté technique ou un banal problème de distribution lié à la « poussée d’Archimède ». Elle est devenue un enjeu majeur de santé publique, de développement économique et surtout de dignité nationale.
Une catastrophe pour l’image du Gabon
Vue depuis l’étranger, cette courte vidéo est une catastrophe pour l’image de notre pays et de ses dirigeantsa m. À l’heure où quelques secondes suffisent pour faire le tour du monde, elle montre un État incapable de garantir le plus élémentaire des services publics dans l’un des pays les plus riches d’Afrique. Elle ridiculise tous les discours sur la « libération », la refondation, la modernisation et le renouveau. Car aucun slogan ne résiste à des images de citoyens passant la nuit derrière des bidons pour obtenir quelques litres d’eau. Dans le monde d’aujourd’hui, les investisseurs, les partenaires techniques et financiers, les touristes et les observateurs internationaux ne jugent pas un pays uniquement à ses discours. Ils le jugent aussi à la qualité de ses infrastructures essentielles et à sa capacité à assurer les services les plus élémentaires à sa population. Cette vidéo dit malheureusement tout le contraire.
La réalité plus forte que les communiqués
Pour masquer cette réalité, le gouvernement a multiplié les annonces et les communiqués. Il a proclamé la fin de la crise, fixé autoritairement le prix de l’eau distribuée par camion-citerne, mobilisé les forces de défense et de sécurité pour assurer la distribution, avant de rétropédaler face à une réalité plus forte que la communication officielle. Les communiqués peuvent annoncer la fin d’une crise. Ils ne remplissent pas les bidons, ils ne réparent pas les canalisations et ils ne font pas couler l’eau des robinets.
En matière de services publics, la réalité finit toujours par avoir le dernier mot.
Choisir ses priorités
Les nouvelles autorités ne peuvent plus gouverner en regardant constamment dans le rétroviseur. Elles exercent aujourd’hui le pouvoir. Ce sont elles qui définissent les priorités budgétaires. Ce sont elles qui décident des investissements. Ce sont elles qui choisissent les projets qui seront financés, ceux qui seront différés et ceux qui seront abandonnés. Elles portent depuis trois ans la responsabilité des choix qui engagent le présent et l’avenir du pays. Et force est de constater que ces choix interrogent. Alors que des milliers de Gabonais cherchent désespérément de l’eau chaque nuit, l’État consacre des ressources considérables à la construction de bâtiments administratifs, de sièges institutionnels, d’ouvrages monumentaux et d’autres réalisations prestigieuses. Personne ne conteste l’utilité de moderniser les infrastructures publiques. Mais lorsqu’une population manque d’eau potable, la hiérarchie des urgences ne devrait souffrir d’aucune ambiguïté.
Le béton ou l’eau : le choix de la Vè République
Pendant que les populations passent leurs nuits derrière des bidons, le béton continue de couler et d’enrichir grassement copains, coquins et consanguins. De nouveaux bâtiments administratifs sortent de terre. Des ouvrages prestigieux sont inaugurés. Les cérémonies se succèdent, les rubans sont coupés... Mais que vaut un immeuble flambant neuf pour une famille qui ne peut ni boire, ni cuisiner, ni se laver normalement ? À quoi sert un bâtiment moderne lorsque l’eau ne parvient toujours pas jusqu’au robinet des citoyens ? Le béton semble désormais mobiliser davantage d’énergie, de ressources financières et de volonté politique que les réseaux d’eau potable, les stations de traitement, les châteaux d’eau, les canalisations ou les infrastructures d’assainissement.
C’est vrai qu’un immeuble impressionne, un palais attire les regards et flatte même l’égo des « Libérateurs », mais c’est l’eau qui change réellement la vie des citoyens. A notre sens, le véritable chantier de la Ve République n’est pas de construire plus haut. Il est d’assurer que chaque Gabonais puisse ouvrir son robinet avec la certitude d’y trouver de l’eau.
Le développement ne s’inaugure pas, il se vit
À force de privilégier ce qui se voit au détriment de ce qui est indispensable, les « Libérateurs » sont en train de confondre développement et mise en scène du développement. Car le véritable développement ne se mesure pas au nombre de rubans coupés. Il se mesure à la qualité de vie des citoyens. C’est bien connu : la réussite d’un projet politique se mesure à l’aune de l’amélioration des conditions de vie des citoyens. Les infrastructures de prestige peuvent susciter l’admiration. Les infrastructures vitales, elles, transforment durablement la vie des populations. C’est pourquoi la crise actuelle dépasse largement la seule question de l’eau. Elle pose une interrogation fondamentale : quelles sont, aujourd’hui, les véritables priorités de la Ve République ?
Tant que cette question ne trouvera pas de réponse concrète dans les faits, les files de bidons continueront malheureusement de raconter une histoire bien plus éloquente que tous les discours officiels.
Quand la métaphore devient un diagnostic
Il y a plusieurs décennies, Pierre Akendengue chantait : « Les poissons meurent de soif dans l’eau. » Longtemps, cette phrase fut reçue comme une magnifique métaphore poétique. En réalité, elle ironisait sur l’absurdité des conditions de vie misérables des Gabonais, pourtant nés dans un pays que l’on dit très riche. Elle dénonçait le paradoxe d’une abondance qui ne profite pas à ceux qui en ont le plus besoin.
Aujourd’hui, cette image poétique semble avoir quitté le domaine de l’allégorie pour rejoindre celui du réel. Au Gabon, les poissons meurent vraiment de soif dans l’eau.
Au fond, l’Histoire retiendra peut-être les immeubles que cette génération de dirigeants aura construits. Les Gabonais, eux, se souviendront surtout des nuits passées à chercher de l’eau. Et si rien ne change, le plus triste monument de la Ve République ne sera ni de béton, ni de verre.
Ce sera ce bidon devenu malgré lui le véritable emblème d’un pays où l’eau est partout... sauf dans les robinets.
Michel Ongoundou Loundah