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Gabon : Pierre-André Kombila, ce dernier sourire que je garderai de toi


Gabon : Pierre-André Kombila, ce dernier sourire que je garderai de toi

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

La semaine dernière encore, ils échangeaient quelques mots à la terrasse d’un café de Glass. Un sourire, une poignée de main, puis chacun avait repris son chemin, avec la certitude de se revoir. Ce jeudi 15 octobre, la mort du professeur Pierre-André Kombila a donné à cette rencontre la douleur des adieux que l’on n’a pas su reconnaître. Dans cet hommage profondément personnel, Michel Ongoundou Loundah confie son chagrin et ce regret qui accompagne parfois les départs définitifs : ne pas avoir pris quelques minutes de plus auprès de celui qu’on ne reverra jamais.

Pierre-André Kombila, ce dernier sourire que je garderai de toi

 

 

La semaine dernière encore, je t’ai rencontré à la terrasse d’un café à Glass. Tu étais assis avec des amis. Je me suis approché pour te saluer. « Bonjour, Professeur ! » Ou peut-être t’ai-je lancé ce « Vénérable ! » dont nous avions pris l’habitude au Sénat.

 

Tu m’as accueilli avec ta cordialité habituelle. Nous avons échangé quelques mots, comme chaque fois que nos chemins se croisaient. Puis je suis reparti, sans imaginer que je venais de te voir pour la dernière fois.

 

Ce jeudi 15 octobre 2026, j’ai appris ta disparition au Centre hospitalier universitaire de Libreville. J’ai aussitôt revu cette terrasse, tes amis autour de toi, ton sourire. Et cette pensée m’a traversé l’esprit : pourquoi ne suis-je pas resté quelques minutes de plus ?

 

Si j’avais su, Professeur…

 

Un grand médecin, un homme si simple

Premier professeur agrégé gabonais de cardiologie, tu appartenais à cette génération de pionniers qui ont donné à la médecine gabonaise ses premières grandes références scientifiques et universitaires.

 

Tu avais consacré ta vie à soigner, à enseigner et à transmettre. Des générations de médecins ont été formées à ton école. Ton savoir a soulagé tant de malades et redonné espoir à tant de familles. Ton œuvre se poursuit aujourd’hui à travers les praticiens que tu as formés.

 

Ce qui m’a toujours frappé chez toi, Professeur, c’était ta simplicité. Tu avais accumulé les titres, les responsabilités et les honneurs sans changer ta manière d’être. On pouvait t’aborder librement, engager la conversation sans cérémonie. Tu écoutais avec attention, répondais avec douceur, sans faire peser sur ton interlocuteur le poids de ton immense savoir.

 

Tu avais cette élégance naturelle des hommes qui n’ont plus rien à prouver. Avec toi, on oubliait les titres et les fonctions. On retrouvait un homme accessible, attentif, heureux de revoir une vieille connaissance.

 

J’ai rencontré tant de responsables que la moindre parcelle de pouvoir avait rendus inabordables. Toi, tu avais atteint les sommets du savoir et exercé de hautes responsabilités sans perdre cette qualité qui te rendait si attachant.

Nous nous étions connus dans les années 1990

Te souviens-tu de ces années qui avaient suivi la Conférence nationale de 1990 ? Le Gabon renouait avec le pluralisme politique. Nous étions nombreux à croire qu’une autre manière de conduire les affaires publiques était possible.

 

Tu faisais partie de nos aînés dans l’opposition. Nous vous regardions avec respect, vous qui aviez ouvert la voie et porté des combats difficiles. C’est dans cette effervescence politique que nous avions fait connaissance.

 

Par la suite, nos chemins ont divergé. Nous avons fait des choix différents. Tu es entré au gouvernement, tandis que je poursuivais mon propre engagement. Jamais pourtant ces différences n’ont entamé nos rapports personnels.

 

Tu savais préserver les relations humaines au-delà des appartenances politiques. On pouvait ne pas partager tes positions sans perdre ton estime. Tu n’avais ni la susceptibilité de certains responsables ni cette habitude de juger les hommes à leurs engagements du moment.

 

La politique nous avait fait nous rencontrer. Elle n’avait jamais réussi à nous séparer humainement.

J’aimerais que ceux qui confondent aujourd’hui adversité politique et inimitié personnelle retiennent quelque chose de ton exemple.

Quel plaisir de t’avoir retrouvé au Sénat !

Plus de trente ans après nos premiers engagements, nous nous sommes retrouvés au Sénat de la Transition. Je t’appelais toujours « Professeur ». Dans l’enceinte de l’institution, nous échangions volontiers ce « Vénérable » qui prenait entre nous une tonalité à la fois ironique et affectueuse.

 

Pendant les deux années passées ensemble, j’ai retrouvé l’homme que j’avais connu autrefois. Le même naturel, la même disponibilité, cette façon de parler à chacun sans chercher à impressionner.

 

Tu avais derrière toi une carrière exceptionnelle. Médecin, universitaire, enseignant, formateur de générations de praticiens, ministre d’État, tu avais déjà tant donné à notre pays. Et tu avais encore accepté de mettre ton expérience au service de la République.

 

Je garde de nos retrouvailles le souvenir de conversations familières, d’une affection discrète et d’une complicité que les années n’avaient pas effacée. Tu étais mon aîné, un professeur éminent, un ancien ministre d’État. Mais avec toi, je retrouvais surtout un compagnon de nos premières années d’engagement.

 

Marie-Yvonne, celle que tu as rejointe

Comment parler de toi sans évoquer Marie-Yvonne, ton épouse, cette autre grande figure de la médecine gabonaise, disparue en mai 2024 ?

 

Votre histoire avait commencé sur les bancs de la faculté de médecine de Rennes. Deux jeunes étudiants réunis par une même vocation, qui allaient construire une famille et deux remarquables carrières universitaires.

 

Vous avez consacré ensemble votre intelligence, votre énergie et une grande partie de votre existence à la médecine, à la recherche et à l’enseignement au Gabon. J’ai toujours admiré ce parcours commun, cette fidélité à une vocation partagée depuis votre jeunesse.

 

Marie-Yvonne était partie la première. Aujourd’hui, tu l’as rejointe.

Je ne connais rien des mystères de l’au-delà. Mais je veux croire que vous vous êtes retrouvés, que tu as revu celle qui avait partagé tes rêves, tes combats, tes joies et tant d’années de vie commune. Cette pensée m’apaise un peu.

 

 

La veille encore, tu rendais hommage à un disparu

 

 

Il est un épisode de tes dernières heures qui me bouleverse particulièrement.

Mercredi 14 octobre, tu te tenais devant l’autel de l’église Notre-Dame-des-Apôtres. Tu étais venu rendre hommage à l’abbé Florent Mboumba Bouassa, décédé le mois précédent. Tu as prononcé des paroles émouvantes pour saluer sa mémoire et réconforter ceux qui restent.

 

Le lendemain, jeudi 15 octobre, c’était à notre tour de te pleurer.

La veille, tu disais adieu à un disparu. Le lendemain, nous devions apprendre à te dire adieu.

Je pense à ceux qui t’écoutaient dans cette église. Qui aurait pu imaginer que tu prononçais là l’une de tes dernières paroles publiques ?

 

Tu t’es éteint au CHU de Libreville, cet hôpital où tu avais tant travaillé, soigné et enseigné. Toi qui avais passé ta vie à écouter les battements du cœur des autres, c’est là que le tien s’est arrêté.

 

Si j’avais su, Professeur…

Depuis l’annonce de ta mort, je reviens sans cesse à notre rencontre de la semaine dernière.

Si j’avais su, je serais resté plus longtemps. Nous aurions parlé du Sénat, de nos années d’opposition, de ces hommes et de ces événements qui avaient accompagné notre jeunesse politique.

 

J’aurais peut-être trouvé l’occasion de te dire combien j’appréciais ta manière d’être. Combien je respectais le grand médecin, mais aussi l’homme chaleureux que tu étais. Je ne l’ai pas fait.

 

Nous nous sommes quittés comme tant de fois auparavant, persuadés que nous aurions encore l’occasion de nous revoir. C’est cette banalité de notre dernier échange qui me peine aujourd’hui. Quelques mots, un salut, puis chacun reprend son chemin. Et soudain, ce moment ordinaire devient un souvenir auquel on voudrait ajouter quelques minutes.

 

Tu laisses une œuvre scientifique et médicale considérable, des générations de praticiens qui portent une part de ton enseignement et le souvenir d’un homme de convictions qui savait respecter celles des autres.

 

Moi, je garderai aussi une image plus intime : cette terrasse à Glass, tes amis autour de toi, ton visage qui s’éclaire lorsque je m’approche pour te saluer.

Je ne savais pas que c’était la dernière fois.

Aujourd’hui, je voudrais pouvoir revenir à cet instant, tirer une chaise, m’asseoir à tes côtés et prolonger un peu notre conversation.

Juste quelques minutes, Professeur. Quelques minutes encore.

Adieu, Professeur. Adieu, Vénérable.

Repose en paix auprès de Marie-Yvonne.

 

Et merci, Pierre-André, de m’avoir montré, par ton exemple, qu’on peut atteindre les plus hauts sommets du savoir et de l’État sans jamais cesser d’être simplement humain.

 

Michel Ongoundou Loundah

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