3/6 - Les morts, les blessés, les disparus : derrière les chiffres, des visages par Michel Ongoundou Loundah
Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dix ans après les violences postélectorales de 2016, le Gabon reste confronté à une question aussi simple que vertigineuse : combien de vies ont été brisées ? Morts, blessés, arrestations, disparitions… les bilans demeurent controversés, les récits se confrontent et des familles continuent de chercher des réponses. Au-delà de la bataille des chiffres, une exigence demeure : établir les faits, identifier les victimes et comprendre ce qui s’est réellement passé.
31 août 2016 – 31 août 2026 : dix ans après, se souvenir pour comprendre
Des morts. Des blessés. Des arrestations. Des disparitions dénoncées.
Dix ans après les violences postélectorales de 2016, une question demeure : combien ?
Combien de morts ? Combien de blessés ? Combien de disparus ? Combien de familles frappées ?
Cette incertitude n’est pas un détail. Elle est, à elle seule, une blessure nationale. Un traumatisme.
La bataille des chiffres
Les bilans ont divergé dès les premiers jours. Le pouvoir avançait ses chiffres, l’opposition les siens. Les organisations de défense des droits humains publiaient d’autres estimations. Des familles signalaient des disparitions.
Le Bureau du procureur de la Cour pénale internationale a retenu entre trois et huit civils tués, dont deux lors de l’attaque du QG de Jean Ping, entre 38 et 41 civils blessés, ainsi qu’entre 800 et 1 100 personnes privées de liberté entre le 31 août et le 4 septembre 2016.
D’autres documents avancent des bilans beaucoup plus lourds.
Le mémorandum du 20 décembre 2019
Le 20 décembre 2019, à Bruxelles, un mémorandum de la diaspora et d’organisations de la société civile gabonaise a été remis à Gerry Gielen, alors chef de la Division Afrique centrale du Service européen pour l’action extérieure, ainsi qu’à Roberto Rensi.
J’avais participé à cette démarche avec, entre autres, mon ami Maître Fabien Méré.
Ce document existe. Il est daté. Il a été remis à des interlocuteurs identifiés. Pour ceux qui voudront, demain, travailler sérieusement sur cette période, il constitue une piste documentaire.
Trois ans après les faits, le mémorandum constatait déjà que le nombre exact des morts, des blessés et des disparus restait inconnu.
Dix ans après, nous en sommes encore là.
Pour les violences ayant touché notamment Libreville, Port-Gentil, Oyem, Lambaréné et Mouila, le document avance un bilan de « centaines de morts » et évoque près de 1 100 personnes arrêtées, emprisonnées et torturées.
Ce sont les chiffres du mémorandum. Leur transmission au Service européen pour l’action extérieure n’en fait pas une vérité judiciaire établie.
L’écart avec les chiffres retenus par la CPI est considérable.
Mais cet écart ne doit conduire ni au déni ni à la surenchère.
Il doit conduire à une enquête.
Des noms existent
Le mémorandum contient aussi des photos et des noms de personnes présentées par ses auteurs comme victimes.
Parmi eux : Axel Patrick Messa Messa, Michel Ulrich Kebe Bekale, Gildas Tchinga.
Un nom. Un visage. Une famille à retrouver. Un acte de décès à vérifier. Un dossier médical. Un témoin. Une photo. Une plainte.
C’est ainsi que l’on établit les faits. Et que l’on rend à une victime autre chose qu’un numéro dans un rapport.
Une commission pour établir les faits
Le mémorandum réclamait une commission d’enquête internationale et indépendante sur les tueries et violences postélectorales de 2016, chargée d’identifier les victimes, les exécutants et les commanditaires.
Sa mission serait claire : établir les faits.
Vérifier les différents bilans avancés depuis 2016, confronter les données recueillies par la CPI aux autres documents disponibles, entendre les familles, les témoins, les médecins, les policiers, les gendarmes, les militaires et les responsables politiques. Recouper les témoignages. Ouvrir les archives. Identifier les victimes. Établir les circonstances des morts, des blessures et des disparitions. Et, lorsque les éléments le permettent, déterminer les responsabilités.
Parmi les pistes à explorer figurent également les sociétés de pompes funèbres.
Qui a transporté les corps ? Depuis quels lieux ? Vers quelles morgues ? À quelles dates ? Pour quelles familles ? Quels registres, bons de transport, factures ou ordres de prise en charge existent encore ?
Ces documents, en apparence administratifs, peuvent permettre de recouper des décès, d’identifier des victimes et de reconstituer des parcours.
Voilà ce que nous attendons d’une commission d’enquête indépendante : une vérité établie méthodiquement et contradictoirement.
Je n’ai rien à minorer
J’aurais moi-même pu figurer parmi les victimes.
J’étais là.
J’ai couru.
J’ai vu la peur.
J’ai porté pendant des années, notamment avec Fabien Méré, l’exigence d’une enquête internationale indépendante.
Je n’ai donc aucune raison humaine, politique ou personnelle d’effacer une seule victime.
Mais je n’ai pas davantage le droit d’en inventer une.
C’est là que commence la justice.
Une émotion, même immense, ne remplace pas une preuve. Une conviction ne remplace pas un document. Un souvenir ne remplace pas un recoupement.
Une seule vie injustement arrachée suffit.
Nous n’avons pas besoin de gonfler un bilan pour rendre les faits plus graves.
Nous avons besoin de savoir.
Les disparus
La CPI a reçu des informations faisant état de 47 cas allégués de disparitions forcées entre le 31 août et le 28 septembre 2016.
Elle a indiqué ne pas disposer d’éléments permettant d’étayer individuellement ces 47 cas.
Mais que sont devenus ces dossiers ?
Qui a été retrouvé ? Qui était détenu ? Qui avait été porté disparu à tort ? Quels cas restent sans réponse ?
Dix ans après, ces questions appellent une réponse nominative.
Pas seulement un chiffre. Un nom.
Les blessés aussi ont une histoire
On parle moins des blessés.
Certains portent peut-être encore les traces de cette période : une cicatrice, une incapacité, une carrière interrompue, des études abandonnées, une famille appauvrie par les soins.
La mort entre dans les archives. La blessure, elle, disparaît souvent du récit.
Que sont devenus les blessés de 2016 ? Eux aussi doivent être retrouvés, entendus, reconnus.
À ceux qui savent : parlez
Dix ans après, beaucoup détiennent encore une information.
Un souvenir. Un nom. Une photographie. Une vidéo. Une arrestation vue. Un blessé transporté. Un corps aperçu. Un ordre entendu. Une unité identifiée. Un lieu de détention.
À ceux-là, je veux dire simplement : Parlez.
Pas pour livrer quelqu’un à la vindicte. Pas pour régler des comptes. Pas pour fabriquer une accusation. Dites ce que vous avez vu. Ce que vous avez entendu. Ce que vous avez vécu.
Et n’ayez pas peur de ne pas être crus immédiatement.
Un témoignage n’a pas vocation à être cru sur parole. Il doit d’abord exister. Viennent ensuite les recoupements, les documents, les autres témoignages et, éventuellement, la justice.
La peur brouille aussi la mémoire
Cette nuit-là fut d’une violence inhabituelle.
La peur. La sidération. La panique.
Dans une situation pareille, la mémoire n’est pas une caméra.
On peut se tromper sur une heure, l’ordre de deux événements, un détail.
Cela ne signifie pas que l’on ment.
Après 2016, les contradictions de certains récits ont parfois servi à fragiliser des témoignages entiers. C’était trop facile. Confrontée à une violence qu’elle n’avait jamais imaginée, une personne peut voir sa perception, sa chronologie ou ses souvenirs altérés par la sidération.
La bonne méthode n’est donc pas de balayer un témoignage à la première imprécision. Elle consiste à recouper, comparer, distinguer l’erreur de bonne foi de l’invention.
C’est le rôle d’une enquête.
Et ceux qui étaient de l’autre côté
Les forces de sécurité aussi ont une mémoire.
Policiers. Gendarmes. Militaires.
Certains ont reçu des ordres. Certains les ont exécutés. Certains ont peut-être vu des choses qu’ils n’ont jamais racontées. Certains en portent peut-être encore les stigmates.
Eux aussi doivent pouvoir parler. Pas nécessairement publiquement, mais par un canal sûr : un avocat, un journaliste sérieux, un chercheur, une organisation crédible, une future commission d’enquête.
Parce qu’un souvenir que l’on emporte avec soi devient une archive perdue.
Nous leur devons cela
Aux morts. Aux blessés. Aux disparus. À ceux qui ont été arrêtés. À leurs familles.
À tous ceux qui ont traversé cette nuit.
Nous devons trois choses : la rigueur, la justice et le respect.
Minorer serait une injustice. Exagérer le serait aussi.
Il faut nommer. Vérifier. Recouper. Établir.
Donnez-nous leurs noms
Nous avons assez parlé en chiffres.
Trois. Huit. Quarante-sept. Mille.
Des « centaines » dans un mémorandum.
D’autres chiffres dans d’autres rapports.
Maintenant, il faut les noms. Les visages. Les familles.
Savoir qui est mort. Qui a été blessé. Qui a disparu. Qui est revenu.
Et qui n’est jamais revenu.
À tous ceux qui savent quelque chose, même un détail : dites-le.
La vérité ne naîtra pas d’un récit parfait. Elle naîtra de faits confrontés, de documents ouverts, de mémoires enfin libérées.
Car après la violence vient parfois quelque chose de pire :
l’oubli.
Michel Ongoundou Loundah
- 4/6 : La prochaine tribune posera alors les questions que l’on ne pourra plus contourner :
Qui savait ? Qui a décidé ? Qui a donné les ordres ? Qui les a exécutés ? Et quelles responsabilités l’histoire devra-t-elle enfin établir ?