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Gabon : Le Ntem, ce fleuve qui change de pays sans changer de cours


Gabon : Le Ntem, ce fleuve qui change de pays sans changer de cours

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Il est des fleuves qui transportent bien davantage que de l’eau. Ils charrient des siècles d’histoire, relient des peuples et gardent la mémoire des terres qu’ils traversent. Des forêts du Gabon jusqu’à l’Atlantique, le Ntem poursuit son voyage, indifférent aux frontières tracées par les hommes. Michel Ongoundou Loundah nous invite à suivre son cours, dans une balade où la géographie se mêle à l’histoire, et où chaque rive raconte un peu de nous-mêmes.

Le Ntem, ce fleuve qui change de pays sans changer de cours

J’aurais pu vous parler de Bitam.

Naguère considérée comme le quartier latin du Gabon, Bitam est située au cœur de la zone des trois frontières, entre le Cameroun et la Guinée équatoriale. Une situation géographique singulière dans notre pays.

J’aurais pu raconter son essor, puis son déclin. Évoquer le stade Gaston-Pérille. L’Union sportive de Bitam, trois fois championne du Gabon et engagée à cinq reprises dans les compétitions africaines, avec notamment une remarquable campagne en Coupe de la Confédération en 2013.

J’aurais pu consacrer une tribune entière à cette ville qui fut longtemps l’un des grands foyers scolaires, sportifs et commerciaux du Gabon.

J’aurais pu vous parler aussi de son ancien aéroport…

Quand Bitam avait un aéroport international

Au début des années 1940, Bitam disposait déjà d’un aérodrome utilisé sur des itinéraires reliant le Gabon au Cameroun et à l’Afrique équatoriale française.

En janvier 1941, des responsables de la France libre, parmi lesquels Philippe Leclerc de Hauteclocque, Edgard de Larminat et l’aviateur Yves Ezanno, y firent étape avant de poursuivre vers Fort-Lamy, l’actuelle N’Djamena.

En février de la même année, un axe aérien reliait Libreville, Bitam et Douala. Des archives de l’époque mentionnent également une liaison associant Brazzaville, Bitam, Douala et Marseille, desservie par Air France et l’Union aéromaritime de transport.

Bitam fut donc, bien avant les discours actuels sur l’intégration régionale, un point de passage ouvert vers l’extérieur.

Aujourd’hui, son ancien aéroport est à l’abandon. Après avoir servi en partie de décharge publique, son emprise accueille désormais un marché.

Une ville autrefois reliée à Douala, Brazzaville et Marseille a installé un marché sur la piste où se posaient les avions.

Cette histoire aurait mérité, à elle seule, une tribune.

Mais j’ai choisi de vous parler du Ntem, ce fleuve qui a donné son nom au département dont Bitam est la capitale.

Un fleuve né dans le nord du Gabon, qui rejoint le Cameroun, s’approche de la Guinée équatoriale et termine son voyage dans l’Atlantique.

Un fleuve qui change de pays sans changer de cours.

Aux lisières de Minkébé

Le Ntem prend naissance dans le nord-est du Woleu-Ntem, dans le secteur de Minvoul, aux lisières du massif forestier de Minkébé.

Le site de Kôn est parfois cité lorsqu’il est question de ses origines. Né dans nos forêts, le fleuve reçoit l’eau de plusieurs ruisseaux et rivières, puis prend progressivement de l’ampleur avant de se diriger vers la frontière camerounaise.

Son cours appartient à cette vaste région forestière où les distances se mesurent moins en kilomètres qu’en temps de marche, en obstacles naturels et en connaissance du terrain.

Un nom à manier avec prudence

L’origine du nom Ntem donne lieu à plusieurs interprétations. Certains témoignages et une source universitaire lui attribuent une origine locale.

Faute d’éléments linguistiques suffisamment concordants, mieux vaut ne pas transformer une hypothèse en vérité définitive.

Le fleuve, lui, ne prête à aucune confusion. Il a donné son nom au Woleu-Ntem et demeure l’un des grands repères naturels de la province.

Eboro, là où le fleuve devient frontière

À Eboro, sur l’axe reliant Bitam au Cameroun, le Ntem devient une frontière internationale.

Le voyageur qui franchit le pont passe d’un pays à l’autre. Sous ses pieds, pourtant, l’eau poursuit son chemin sans changer de nature.

Le paysage rappelle une évidence souvent oubliée. Les frontières administratives ont découpé des territoires qui formaient auparavant un même espace humain. De part et d’autre du Ntem, les familles, les langues, les pratiques sociales et les échanges portent encore cette continuité.

Eboro devrait être davantage qu’un poste de contrôle. C’est aussi un lieu de mémoire et d’observation, où une histoire ancienne rencontre les réalités contemporaines de la circulation entre le Gabon et le Cameroun.

Les pierres numérotées d’Eboro

À Eboro, des habitants signalent la présence, dans le lit ou aux abords du fleuve, de pierres portant des chiffres ou des marques. Certaines deviendraient plus visibles lorsque le niveau de l’eau baisse.

Leur origine reste à établir. Bornes anciennes, repères techniques, marques liées à des travaux sur le fleuve ou inscriptions plus récentes ? Aucune archive retrouvée jusqu’ici ne permet de trancher.

Une piste historique mérite néanmoins d’être examinée.

Au début du XXe siècle, les opérations de délimitation entre les possessions françaises et allemandes utilisaient des bornes, des piliers et des repères numérotés.

Précisons qu’un document de 1908 évoquant le « Congo français » ne désignait pas nécessairement l’actuelle République du Congo. Cette appellation coloniale recouvrait alors un ensemble territorial comprenant notamment le Gabon.

Les pierres d’Eboro pourraient-elles être liées à ces anciennes opérations de délimitation ?

Seule une enquête méthodique permettra de le savoir.

Il faudrait les photographier sous plusieurs angles, relever les chiffres et les signes encore lisibles, enregistrer leurs coordonnées géographiques et recueillir les témoignages des habitants les plus âgés.

Ces données pourraient ensuite être comparées aux cartes anciennes, aux procès-verbaux de délimitation et aux archives françaises, allemandes, camerounaises et gabonaises.

Quelques pierres oubliées dans le lit d’un fleuve pourraient ainsi nous renseigner sur une page entière de l’histoire de nos frontières. Encore faudrait-il prendre la peine de les étudier.

Quand le Ntem quitte le Gabon

Après Eboro, le Ntem accompagne un temps la frontière entre le Gabon et le Cameroun.

Puis la ligne frontalière s’en éloigne. Le fleuve poursuit alors son cours entièrement en territoire camerounais.

Il traverse ou longe notamment les secteurs de Ma’an et de Nyabessan. Dans cette partie de son parcours, il rencontre les aménagements et les transformations imposés par les activités humaines, dont ceux liés au complexe hydroélectrique de Memve’ele.

Géographiquement et historiquement, il continue pourtant de porter une partie de nous-mêmes.

Le fleuve de l’espace ekang

Le Ntem traverse un vaste espace culturel commun au Gabon, au Cameroun et à la Guinée équatoriale.

Les frontières coloniales n’ont pas effacé les parentés, les langues, les récits et les habitudes de circulation.

Sur ses deux rives, de nombreuses familles possèdent des attaches dans plusieurs pays. On traverse la frontière pour rendre visite à un parent, participer à une cérémonie, vendre une marchandise, recevoir des soins ou poursuivre un voyage.

Le Ntem apparaît ainsi comme un trait d’union.

Sa vallée pourrait devenir un espace de coopération plus structuré entre les trois pays. La protection de la forêt, la pêche, la surveillance des trafics, la navigation locale lorsque les conditions naturelles le permettent et le développement du tourisme gagneraient à être pensés à l’échelle de l’ensemble du bassin.

Un fleuve partagé appelle une responsabilité partagée.

La CICOS, une expérience dont pourrait bénéficier le Ntem

Il existe en Afrique centrale une institution dont l’expérience pourrait utilement inspirer une démarche de coopération autour du Ntem : la Commission internationale du bassin Congo-Oubangui-Sangha (CICOS).

Chargée notamment de promouvoir la navigation intérieure et la gestion concertée des ressources en eau, cette organisation, dont le Gabon et le Cameroun sont membres, est actuellement dirigée par une Gabonaise, Marie-Thérèse Itongo, géomorphologue, enseignante-chercheuse à l’Université Omar-Bongo et, heureuse coïncidence, native de Bitam.

Certes, le Ntem appartient à un bassin hydrographique distinct de celui relevant de la CICOS. Mais l’expérience acquise par cette institution pourrait servir de référence à une initiative commune du Gabon, du Cameroun et de la Guinée équatoriale.

Cartographie du fleuve, suivi hydrologique, étude des possibilités de navigation locale, protection des écosystèmes, documentation des sites historiques et valorisation touristique : autant de domaines dans lesquels une coopération entre les trois pays pourrait trouver sa place.

Avec une Gabonaise originaire de Bitam à la tête de la CICOS, voilà une expérience régionale dont il serait particulièrement intéressant de tirer parti pour mieux connaître, protéger et valoriser le Ntem.

Dipikar, entre le Ntem et la Bongola

Plus près de l’océan, le Ntem atteint la région de Dipikar, au Cameroun.

Dipikar appartient au parc national de Campo-Ma’an. Le territoire se trouve dans un vaste ensemble forestier compris entre le Ntem et la Bongola.

Son isolement a nourri de nombreux récits. Certains affirment que le Ntem disparaîtrait sous terre avant de réapparaître plus loin.

Les études géographiques disponibles ne confirment pas cette disparition souterraine. Elles décrivent plutôt un fleuve qui se divise en plusieurs bras dans une zone complexe, marquée par des îles, des rapides, des chenaux et une forêt dense.

Le mystère demeure séduisant. Mais la beauté d’un lieu n’a pas besoin d’une légende présentée comme une certitude.

Jusqu’à Campo et l’Atlantique

Après son long parcours, le Ntem atteint la région de Campo.

Ses différents bras se rejoignent dans l’estuaire du Rio Campo, à quelques kilomètres de l’océan.

Il termine son voyage dans l’Atlantique, à la hauteur de Campo, à la frontière entre le Cameroun et la Guinée équatoriale.

Parti des forêts du nord du Gabon, il aura traversé ou longé trois pays sans jamais cesser d’appartenir au même ensemble naturel et humain.

Un fleuve que le Gabon connaît encore mal

Le Ntem a donné son nom à une province. Cela devrait suffire à justifier un travail historique, géographique et pédagogique de grande ampleur.

Combien de jeunes Gabonais pourraient aujourd’hui suivre son parcours sur une carte, depuis les forêts proches de Minkébé jusqu’à Campo ? Combien connaissent les pierres d’Eboro ou l’histoire de cette frontière ?

Des équipes pourraient remonter vers ses sources, dresser une cartographie précise de son parcours gabonais, documenter les sites d’Eboro et recueillir les récits des populations riveraines.

Les écoles du Woleu-Ntem devraient disposer de cartes simples, de photographies, de témoignages et de documents consacrés à ce fleuve.

Les administrations compétentes, les universités et les organismes régionaux disposent là d’un véritable chantier de connaissance. Il gagnerait à être conduit en coopération avec nos voisins camerounais et équato-guinéens.

Un pays commence à perdre son territoire lorsqu’il cesse de le connaître.

Le Ntem ne demande pas seulement à être regardé depuis un pont. Il demande à être étudié, raconté et transmis.

Né au Gabon, devenu frontière à Eboro, camerounais plus loin, voisin de la Guinée équatoriale avant l’Atlantique, il change de pays sans changer de cours.

Les frontières ont partagé ses rives. Elles n’ont jamais partagé sa mémoire.

Michel Ongoundou Loundah

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