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Quand Jeune Afrique redécouvre Machiavel au Gabon


Quand Jeune Afrique redécouvre Machiavel au Gabon

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Machiavel peut enfin reposer en paix : Jeune Afrique vient de lui trouver un disciple au Gabon. Et pas n’importe lequel. Le président de la République Brice Clotaire Oligui Nguema en personne. Pour étayer cette découverte, le magazine parisien convoque les courtisans, les visiteurs du soir, les détenteurs de l’oreille présidentielle… et réussit même à faire mourir Omar Bongo au Maroc plutôt qu’à Barcelone. Michel Ongoundou Loundah a lu. Machiavel aussi aurait probablement souri.

Quand Jeune Afrique redécouvre Machiavel au Gabon

 

 

Il fallait donc convoquer Machiavel.

Nous apprenons ainsi, grâce à Jeanne Le Bihan, journaliste à Jeune Afrique, « spécialiste du Gabon et de la Côte d’Ivoire », que Nicolas Machiavel serait le « maître à penser » de Brice Clotaire Oligui Nguema.

Voilà qui est précieux. Lorsqu’on a la chance de disposer d’une spécialiste de deux pays à la fois, il serait dommage de ne pas profiter de ses lumières.

Et pour administrer la preuve, Jeune Afrique nous entraîne dans le « salon marocain » du palais, au milieu d’une interminable procession de conseillers officiels, officieux, anciens collaborateurs, visiteurs du soir, interlocuteurs téléphoniques et autres détenteurs supposés de l’oreille présidentielle.

À l’arrivée, une révélation : Oligui Nguema écoute beaucoup de monde et décide seul.

Machiavel peut dormir tranquille.

Car il n’était nul besoin de lire Le Prince pour comprendre qu’au Gabon, gouverner a toujours consisté aussi à rechercher des équilibres entre régions, communautés, familles politiques et réseaux d’influence. Omar Bongo en avait même fait un système : cette fameuse « géopolitique » qui voulait que chaque province, chaque territoire, parfois chaque communauté, trouve son représentant dans la distribution des fonctions et des prébendes.

Le procédé avait fini par produire ses propres féodalités : des notables installés dans leurs territoires, devenus intermédiaires obligés entre le sommet et leurs communautés. L’équilibrisme gabonais n’est donc pas né le 30 août 2023. Ali Bongo lui-même, quoique différemment, n’y avait pas échappé.

Alors, où est Machiavel ?

Certainement pas dans la multiplication des visiteurs.

Car le Florentin écrit plutôt l’inverse de ce que semble suggérer cette mise en scène. Dans le chapitre XXIII du Prince, consacré aux flatteurs, il recommande au souverain de choisir quelques hommes sages, de leur permettre de lui dire la vérité sur les sujets qu’il leur soumet, de les écouter, puis de décider lui-même.

Quelques hommes sages. Pas un annuaire.

Machiavel ajoute qu’un prince qui prend conseil de tous côtés s’expose à des avis contradictoires et à l’inconstance. Voilà qui rend la référence beaucoup moins décorative.

Et puisqu’on veut absolument mesurer Oligui Nguema à Machiavel, poursuivons l’exercice.

Dans le chapitre XXI, Machiavel écrit que rien ne donne autant de réputation au prince que les grandes entreprises et les exemples remarquables. Le pouvoir se juge donc d’abord à ce qu’il accomplit, pas au nombre de personnes qui murmurent à son oreille.

C’est ce qui manque au long article de Jeune Afrique.

Celui-ci téléphone au président. Celui-là est reçu discrètement. Un troisième continuerait d’être consulté après son départ. Un quatrième aurait conservé son influence. Chacun ressort de cette galerie avec son petit brevet d’importance.

Mais influencer quoi ?

Être reçu au palais n’est pas gouverner. Être appelé au téléphone n’est pas peser sur l’État. Être consulté n’est pas avoir raison. Et fréquenter le chef de l’État ne constitue ni une compétence ni une pensée politique.

À force d’aligner les noms, l’article finit pourtant par fabriquer de l’importance par simple citation.

 

Barcelone déplacée au Maroc

Il y a tout de même une curiosité difficile à laisser passer. Jeanne Le Bihan fait mourir Omar Bongo en 2009 « dans une clinique marocaine ».

Omar Bongo est mort le 8 juin 2009 à Barcelone, en Espagne.

Et ce n’est pas exactement une date enfouie dans les archives. Au Gabon, l’anniversaire de sa disparition est commémoré chaque année, le 8 juin. Même ceux qui n’étaient pas nés en 2009 peuvent difficilement passer à côté.

Pour une « spécialiste du Gabon et de la Côte d’Ivoire », cette petite excursion géographique de Barcelone au Maroc ne manque donc pas de sel.

Elle ramène surtout à une question que je me pose depuis longtemps : qu’est-ce, au juste, qu’un « spécialiste du Gabon » ?

Mais au fait, qu’est-ce qu’un « spécialiste du Gabon » ?

Je suis né au Gabon, j’y ai grandi, j’y ai vécu et j’y vieillis. J’ai parcouru ce pays, rencontré ses populations, vu ses villes et ses villages changer. Et pourtant, je continue à le découvrir.

Un pays est vivant. Ses populations se déplacent, les communautés se rencontrent, les langues circulent, les habitudes changent, les générations inventent leurs codes. Le Gabon d’aujourd’hui n’est déjà plus celui de mon enfance.

Alors, spécialiste de quoi exactement ? De la politique, de l’histoire, de l’économie, des institutions, des peuples, des langues, des territoires ?

Connaître les ministres, les conseillers du palais, les opposants, les diplomates et quelques hommes d’affaires ne signifie pas nécessairement connaître le Gabon. Avoir les bons numéros de téléphone n’est pas connaître un peuple. Un carnet d’adresses à Libreville ne devient pas un pays.

Connaître le Gabon, c’est aussi quitter les grandes villes, prendre les routes et parfois les pistes, entrer dans les villages, écouter ceux qui ne seront jamais invités dans un salon du palais, entendre les mémoires locales, les langues et les silences.

Après une vie entière, je ne prétends toujours pas être « spécialiste du Gabon ». J’apprends encore mon pays. Les spécialistes, eux, savent peut-être déjà tout.

Le portrait de cour

Revenons à Machiavel.

Oligui Nguema ressort avantageusement de la mise en scène de Jeune Afrique : travailleur infatigable, exigeant à deux heures du matin, héritier politique d’Omar Bongo, arbitre des clans, homme capable d’entendre la contradiction, maître de sa cour et, désormais, disciple de Machiavel.

À ce niveau-là, le portrait politique commence dangereusement à ressembler au portrait de cour.

Or Machiavel donne lui-même une autre clé, autrement plus intéressante. Dans le chapitre XXIV du Prince, il rappelle que les actes d’un nouveau prince sont davantage observés que ceux d’un souverain héréditaire et que ce sont ces actes qui peuvent lui gagner l’attachement des hommes.

C’est donc là qu’il faudrait regarder.

Non pas qui entre au palais à deux heures du matin. Non pas qui possède le numéro personnel du président. Non pas qui prétend avoir son oreille.

Mais ce que produit cette formidable concentration de « sages » autour du pouvoir.

Après trois ans, quelles institutions sont devenues plus solides ? Quelle administration est devenue plus efficace ? Quelles pratiques ont réellement changé ? Voilà des questions autrement plus machiavéliennes que la composition du carnet d’adresses présidentiel.

Car, finalement, pour distribuer les postes, ménager les clans, satisfaire les provinces, neutraliser les mécontents et donner à chacun le sentiment qu’il compte, le Gabon n’avait pas besoin d’attendre Oligui Nguema pour découvrir Machiavel.

Il avait déjà Omar Bongo.

Et cinquante ans d’expérience pratique.

À force de chercher Machiavel dans les couloirs du Bord-de-Mer, Jeune Afrique finit surtout par y trouver beaucoup de courtisans.

Et peut-être est-ce là le principal travers de ce genre de récit : à force d’observer ceux qui entrent au palais, on finit par oublier le pays qui vit dehors.

Michel Ongoundou Loundah

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