Michel Ongoundou Loundah président du parti REAGIR et ancien sénateur de la transition Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À travers sa tribune libre du jour, Michel Ongoundou Loundah décrypte le signal envoyé par trois médias aux lignes éditoriales différentes, mais dont les constats se rejoignent. Le 29 juin 2026, France 24/AFP, Gabonreview et Gabon Media Time ont, chacun à leur manière, mis en lumière les tensions croissantes autour des libertés publiques au Gabon. Une convergence qui interpelle et nourrit la réflexion sur la réalité de la transition politique ainsi que sur les méthodes de gouvernance du pouvoir.
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Le 29 juin 2026 restera peut-être une date ordinaire dans le flot de l’actualité. Pourtant, ce même jour, trois médias d’horizons distincts, France 24/AFP, Gabonreview et Gabon Media Time, ont abordé, chacun avec sa sensibilité propre, un même sujet : la lente dérive autoritaire qui s’installe au Gabon.
On aurait préféré lire des informations sur la croissance économique, l’industrialisation, la baisse du chômage, des écoles neuves, des hôpitaux rénovés, l’eau potable enfin accessible à tous, des routes dignes de ce nom. Mais c’est une tout autre réalité qui s’impose, celle des libertés publiques que l’on restreint un peu plus chaque jour.
À ce stade, dénoncer n’est plus un choix militant. C’est un devoir citoyen.
Un proverbe bien de chez nous enseigne que tant que le malade n’est pas guéri, le guérisseur ne range pas ses remèdes. Un autre rappelle que tant que celui qui vous poursuit continue de courir, vous ne pouvez pas vous permettre de vous arrêter.
Voilà pourquoi il faut continuer à parler. Parce qu’on ne bâtit jamais durablement un pays sur la peur. Parce qu’on ne gouverne jamais longtemps contre la liberté. Et surtout parce que les Gabonais subissent aujourd’hui une double peine : la restriction croissante des libertés combinée à une dégradation accélérée de leurs conditions de vie.
Les trois médias ne racontent pas exactement la même histoire, certes, mais ils convergent vers un constat devenu impossible à ignorer.
Le regard de Paris
À quelques semaines de la visite officielle du président Brice Clotaire Oligui Nguema en France, le député Arnaud Le Gall interpelle le gouvernement français sur un « tournant autoritaire préoccupant » au Gabon. Les mots sont lourds de sens.
Gabonreview rapporte que le parlementaire cite la détention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, les restrictions visant les manifestations publiques, le durcissement du Code de la nationalité, ainsi que la suspension des réseaux sociaux. Le média expose également la position des autorités gabonaises, qui assurent que la procédure contre l’ancien Premier ministre relève de la justice et que la suspension des réseaux sociaux a été décidée par la Haute Autorité de la Communication. Mais le simple fait que ces questions s’invitent désormais dans le débat diplomatique entre Paris et Libreville est en soi révélateur. Quand un partenaire étranger s’interroge publiquement sur la trajectoire démocratique d’un pays, ce n’est jamais un détail.
L’intimidation légale
Dans un article titré « L’injure contre le Chef de l’État passible de cinq ans de prison », Gabon Media Time rappelle avec insistance les dispositions répressives du Code pénal protégeant le Président de la République.
Nul ne conteste, bien sûr, qu’un chef d’État bénéficie d’une protection contre l’injure et la diffamation — c’est le cas dans de nombreuses démocraties. Mais le véritable problème n’est pas juridique. Il est politique. Pourquoi ressent-on aujourd’hui le besoin de communiquer si lourdement sur les peines encourues ? Pourquoi mettre autant en avant les cinq années de prison, les poursuites, les sanctions, les risques judiciaires ? Dans une vraie démocratie, on fait la pédagogie des libertés, non celle des peines. On rassure. On n’intimide pas. C’est bien connu, un pouvoir qui passe plus de temps à rappeler ce qu’il est interdit de dire qu’à convaincre par ses résultats finit toujours par donner le sentiment qu’il redoute davantage les mots que les maux du pays.
L’enquête sans appel
Cette fois, c’est une longue enquête de l’AFP, reprise par France 24, qui sonne l’alarme. L’agence décrit « l’hostilité croissante du pouvoir envers les voix critiques » et estime que « le climat répressif qui s’installe efface l’espoir démocratique suscité par l’arrivée au pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema ».
L’enquête évoque les menaces visant des activistes, l’arrestation de journalistes, la détention de syndicalistes, la suspension durable des réseaux sociaux, ainsi que la réforme imposant la fin de l’anonymat en ligne. Elle cite l’ancien député Jean-Valentin Leyama, qui dénonce un « revirement répressif », et d’autres acteurs politiques voyant dans ces mesures une volonté de « neutraliser les voix critiques ». L’AFP précise également que la présidence affirme, de son côté, respecter l’indépendance de la justice et ne pas être intervenue dans le dossier Bilie-By-Nze.
Chacun appréciera.
Mais une question demeure, lancinante : comment un pouvoir arrivé sous les applaudissements de tout un peuple peut-il, en moins de trois ans, susciter autant d’inquiétudes sur l’état des libertés publiques ? L’inversion est vertigineuse. Le 30 août 2023, les Gabonais n’ont pas seulement applaudi la fin d’un régime. Ils espéraient surtout le début d’une nouvelle manière de gouverner. Une République où la contradiction serait admise. Où les journalistes ne seraient plus traités en ennemis. Où les syndicalistes ne seraient plus assimilés à des fauteurs de troubles.
Où les opposants seraient combattus dans les urnes, non dans les tribunaux. Où les réseaux sociaux seraient des espaces de débat, non des menaces pour l’État. Aujourd’hui, malheureusement, on assiste à un troublant dévoiement des promesses initiales. Pendant que l’on traque les critiques, les vraies urgences, elles, demeurent. L’eau manque encore dans trop de quartiers et de localités au Gabon. L’électricité reste aléatoire. Le chômage frappe une jeunesse pourtant pleine de talents. Le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Les infrastructures se dégradent à vue d’œil. Les familles peinent de plus en plus à joindre les deux bouts.
À quoi sert-il de réduire les libertés quand les difficultés quotidiennes restent entières ? L’autorité de l’État ne se mesure pas au nombre de citoyens contraints au silence. Elle se mesure à sa capacité à convaincre sans contraindre, à inspirer sans intimider, à gouverner sans terroriser.
L’histoire, toujours elle, enseigne une leçon constante. Tous les pouvoirs qui ont voulu faire taire les critiques ont fini par découvrir une vérité simple : on peut suspendre Facebook, ralentir WhatsApp, parasiter TikTok, arrêter des journalistes, poursuivre des opposants, multiplier les menaces, mais on ne suspend jamais durablement une aspiration collective à la liberté. Les peuples peuvent se taire un temps. Ils n’oublient jamais. Et lorsqu’un pouvoir commence à considérer chaque contradiction comme une menace, il prend le risque de devenir lui-même prisonnier de sa propre peur.
Le Gabon mérite mieux que cette espèce de prison à ciel ouvert que l’on observe aujourd’hui. Parce qu’une nation forte n’est pas celle où tout le monde applaudit. C’est celle où chacun peut parler sans craindre les conséquences de ses paroles.
La liberté n’est pas un luxe. Elle n’est pas non plus un cadeau que les dirigeants consentent à faire aux populations. Elle est un droit fondamental, une conquête de chaque génération, et sa préservation exige une vigilance de tous les instants.
La liberté est la première richesse d’une République. Et quand elle recule, il appartient à chaque citoyen de le dire. Sans haine. Sans violence. Mais sans jamais se taire.
Par Michel Ongoundou Loundah