Kessany Françoise aux côtés de Michel Ongoundou Loundah lors d’une manifestation en France Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À travers ces quelques lignes, Michel Ongoundou Loundah salue la mémoire d’une femme exceptionnelle, dont le courage et la fidélité aux valeurs qu’elle défendait continueront d’inspirer les générations futures.
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J’ai longtemps hésité avant d’écrire ces quelques lignes.
Non parce que je manquais de souvenirs à partager, mais parce que je me sens incapable de trouver les mots justes pour traduire à la fois mon chagrin, mon émotion et surtout la dimension exceptionnelle de la femme que nous venons de perdre.
Françoise Kessany nous a quittés !
Et avec elle s’éteint une voix discrète mais ferme, un regard bienveillant mais déterminé, une conscience libre qui avait choisi son camp, celui de la justice, de la vérité et de la dignité humaine.
Françoise était Française de naissance. Mais cette définition est bien trop étroite pour résumer sa vie.
Car elle n’a pas seulement épousé un homme, Pierre Kessany.
Elle a épousé une histoire.
Elle a épousé un destin.
Elle a épousé un pays. Le Gabon.
Et quelle histoire que celle de cette jeune Française diplômée de HEC qui, en 1972, au Japon, croise le chemin d’un jeune diplomate gabonais nommé Pierre Kessany. De cette rencontre improbable, à des milliers de kilomètres de Libreville et des rives de l’Ogooué, naîtra une grande histoire d’amour.
Une de celles qui défient les frontières, les cultures et le temps.
Quelques mois plus tard, c’est au Gabon qu’ils choisiront de s’unir.
Et ce mariage ne fut pas seulement celui de deux êtres.
Il fut aussi celui d’une femme avec un peuple et avec une nation.
Beaucoup auraient aimé un homme. Françoise, elle, a aimé également le pays de cet homme.
Elle a fait sien le destin du Gabon. Elle a partagé ses joies. Elle a porté ses blessures. Elle a épousé ses espérances comme ses déceptions.
Diplômée d’une des plus prestigieuses écoles de commerce françaises, elle aurait pu consacrer son existence à sa réussite personnelle, à son confort ou à ses ambitions propres. Ce n’était pas sa nature.
Françoise était tournée vers les autres. Vers le bien commun. Vers les causes qui dépassent les intérêts individuels.
Elle appartenait à cette catégorie rare de personnes qui donnent davantage qu’elles ne réclament et qui s’inquiètent davantage du sort des autres que du leur.
C’est sans doute pour cela qu’après les tragiques événements de 2016, elle s’engagea avec une détermination remarquable dans le combat pour la vérité, la justice et la démocratie. Ce combat, elle ne l’a pas seulement soutenu par des paroles.
Elle y a engagé son temps. Son énergie. Ses forces. Et parfois même son propre patrimoine. Car il faut aussi le dire. Dans sa quête de justice pour les victimes des violences postélectorales, Françoise est allée jusqu’à sacrifier une part importante de ses biens personnels.
Sans jamais s’en vanter. Sans jamais rechercher la reconnaissance. Sans jamais attendre de récompense. Pour elle, certaines causes étaient simplement plus importantes que les intérêts matériels.
À une époque où tant d’engagements sont guidés par le calcul, cette générosité silencieuse force le respect. Elle me disait souvent que certaines batailles ne se livrent pas pour soi-même mais pour les générations qui viendront après nous.
C’est exactement ce qu’elle a fait. Avec courage. Avec dignité. Et avec une fidélité absolue à ses convictions.
Lorsque beaucoup se taisaient, elle parlait. Lorsque beaucoup détournaient le regard, elle témoignait. Lorsque certains cédaient à la peur ou au découragement, elle continuait à croire que la vérité finirait par triompher.
Françoise appartenait à cette catégorie rare d’êtres humains qui refusent l’indifférence. Elle savait que la souffrance des autres finit toujours par nous concerner. Elle savait que l’injustice qui frappe aujourd’hui un inconnu peut demain atteindre chacun d’entre nous. Elle savait surtout que le silence n’a jamais protégé les peuples.
Aujourd’hui, une profonde tristesse m’envahit. Tu pars, Françoise, sans avoir vu la démocratie rayonner pleinement sur cette terre que tu avais faite tienne. Tu pars sans avoir vu la mise en place d’une commission d’enquête internationale et indépendante chargée de faire toute la lumière sur les exactions postélectorales de 2016. Tu pars sans avoir obtenu toutes les réponses que tu réclamais avec tant de constance et de dignité.
Mais tu pars après avoir mené le bon combat. Tu pars sans avoir renoncé. Tu pars sans avoir trahi tes convictions. Tu pars avec l’honneur de celles et ceux qui ont choisi la fidélité à leurs principes plutôt que le confort du silence.
Kessany Françoise, accompagnée de ses camarades de lutte à Paris
Il est des victoires que l’on ne mesure pas à l’aune des résultats immédiats. Il est des combats dont les fruits ne mûrissent qu’après le départ de ceux qui les ont semés.
Tu fais désormais partie de ces semeurs d’espérance. De ceux dont l’engagement continue de vivre dans la mémoire des vivants. De ceux dont l’exemple survit au temps.
« Les grands arbres ne disparaissent jamais totalement ; ils continuent d’abriter les voyageurs longtemps après leur chute » . Tu étais de ces grands arbres.
Aujourd’hui, ton corps nous quitte. Mais ton courage demeure. Ton humanité demeure. Ton témoignage demeure.
Ton amour du Gabon demeure. Et il continuera d’inspirer tous ceux qui refusent d’abandonner la quête de justice et de vérité.
Tu as désormais atteint cette dimension où le passé, le présent et l’avenir cessent d’être séparés. Cette dimension où le temps n’a plus d’emprise.
Cette Lumière où se rejoignent ceux qui ont donné une part de leur vie à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.
Là-bas, tu retrouves désormais Fabien Méré, Jean-De-Dieu Moukagni Iwangou, Bruno Ella Nguema et tant d’autres compagnons de route qui nous ont précédés. Je veux croire qu’ensemble, vous continuez à veiller sur ce Gabon que vous avez tant aimé.
Adieu Françoise !
La jeune Française qui avait rencontré un diplomate gabonais au Japon en 1972 est devenue, au fil du temps, l’une des plus belles consciences du combat démocratique gabonais.
Tu étais née ailleurs. Mais tu avais choisi le Gabon.
Merci pour ton courage. Merci pour ta fidélité. Merci pour ton amour du Gabon. Merci pour cette leçon de générosité.
Merci pour cette leçon de dignité que même la mort ne pourra effacer.
Que la Lumière t’accueille.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH
