Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Sous Ali Bongo, la « Légion étrangère » faisait scandale, mais elle avait des visages, des fonctions et une place identifiable dans l’appareil d’État. Trois ans après le changement de régime, Africa Intelligence décrit une réalité différente : des intervenants extérieurs apparaissent dans des dossiers stratégiques sans que leur rôle soit toujours aussi clairement établi dans l’architecture officielle du pouvoir. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah confronte les pratiques d’hier à l’opacité d’aujourd’hui.
Gabon : les habits neufs de la « Légion étrangère »
Dans sa livraison du 23 septembre dernier, Africa Intelligence dresse le portrait de Jacques-Arnaud Hervé Cangah, financier ivoirien d’une trentaine d’années, ancien de Deloitte à Abidjan.
Selon le média, lors des assemblées de printemps du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, en avril dernier à Washington, Cangah accompagnait le ministre gabonais des Finances, Thierry Minko, à ses réunions, officiellement en qualité de conseiller présidentiel.
Mais Africa Intelligence ajoute un élément qui mérite l’attention : Cangah aurait rendu compte des discussions, non pas directement aux autorités gabonaises, mais à son compatriote Ibrahim Magassa, fondateur du cabinet Algest Consulting, dont il est proche. Ce cabinet, toujours selon le média, s’est imposé parmi les conseillers de la présidence gabonaise sur des dossiers financiers sensibles, notamment les opérations obligataires et le rééchelonnement de la dette.
C’est vrai qu’un État peut, de manière ponctuelle, recourir à des compétences étrangères. Mais lorsque celles-ci accèdent aux dossiers stratégiques de l’État, leur statut, leur mandat et leur place réelle deviennent des questions d’intérêt public.
Or, dans le cas rapporté par Africa Intelligence, l’homme présenté comme conseiller présidentiel participe, aux côtés du ministre gabonais des Finances, aux réunions avec les institutions de Bretton Woods. Mais selon le journal, au terme de ces échanges, il rend compte à un banquier d’affaires privé.
Des finances aux autres secteurs stratégiques
En soi, cette information est déjà troublante. Mais elle l’est davantage encore lorsqu’on la rapproche d’éléments publiés ces derniers mois par le même média. Au mois de juillet dernier, Africa Intelligence présentait l’homme d’affaires libanais Khalil Rihan comme un « proche conseiller informel » de Brice Clotaire Oligui Nguema et faisait état de la place prise par ses intérêts dans le secteur minier gabonais.
Quelques jours plus tard, le même média rapportait que Khalil Rihan avait facilité l’introduction auprès de responsables gabonais de la sécurité du courtier israélien Gaby Peretz, patron d’AD Con. En juin, Africa Intelligence avait déjà fait état d’une commande d’armement gabonaise auprès de cette société, évaluée par le journal à 200 millions d’euros, soit environ 131,2 milliards de francs CFA.
Ces affaires diffèrent par leur nature, leurs acteurs et les secteurs concernés. Mais leur accumulation interroge et finit même par inquiéter, dès lors qu’elles concernent successivement les finances publiques, les ressources minières et la défense.
La question est d’autant plus légitime que le Gabon dispose lui-même de cadres formés dans ces domaines, dont certains exercent dans des banques, des cabinets internationaux, des entreprises ou des institutions multilatérales.
La « Légion étrangère », hier et aujourd’hui
Certes, comparaison n’est pas raison. Mais un rapprochement avec la période Ali Bongo s’impose tout de même. Sous l’ancien régime, ses adversaires avaient popularisé l’expression « Légion étrangère » pour dénoncer la présence de conseillers et proches collaborateurs non gabonais à des postes importants de l’appareil d’État. Après le 30 août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema avait lui-même affirmé que « la politique et l’administration » relevaient de la souveraineté nationale.
C’est justement au regard de cette affirmation que le parallèle prend aujourd’hui tout son sens. Car si le recours à des personnalités d’origine étrangère existait déjà sous Ali Bongo, leur présence dans l’appareil d’État était, pour plusieurs des plus influentes d’entre elles, beaucoup plus visible.
Maixent Accrombessi fut directeur de cabinet du président. Liban Soleman fut chef de cabinet. Lee White dirigea l’Agence nationale des parcs nationaux avant de devenir ministre des Eaux et Forêts.
On pouvait contester leur influence, leur place ou les choix politiques qui avaient conduit à leur nomination. Mais on savait au moins qui était qui, qui faisait quoi et à quel titre.
Les publications récentes d’Africa Intelligence font apparaître une situation différente : celle de personnes décrites comme conseillers, parfois informels, intermédiaires ou relais, dont l’influence alléguée se découvre davantage au fil des révélations de presse qu’à travers des fonctions publiques clairement identifiées.
C’est cette opacité qui interroge.
La formule « Légion étrangère » ne doit évidemment pas transformer tout expert étranger en suspect. Ce serait aussi injuste qu’absurde. Elle rappelle cependant une controverse que le pouvoir issu du 30 août 2023 avait lui-même placée sur le terrain de la souveraineté.
Trois ans plus tard, le débat revient donc sous une autre forme. Hier, la critique portait sur des personnalités d’origine étrangère installées officiellement dans l’appareil d’État.
Aujourd’hui, les publications d’Africa Intelligence conduisent à s’interroger sur des intervenants extérieurs dont le rôle exact, lorsqu’il touche à des dossiers stratégiques, reste difficile à mesurer. Et c’est là que se trouvent les habits neufs de la « Légion étrangère ».
Non pas dans le passeport de ceux qui conseillent le Gabon. Mais dans l’impossibilité, pour les Gabonais, de savoir clairement qui conseille l’État, à quel titre et jusqu’où.
Hier, on savait au moins qui était qui et qui faisait quoi.
Aujourd’hui, c’est la bouteille à l’encre.
Michel Ongoundou Loundah
