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Du Petromax aux écrans : qu’est devenu le renseignement au Gabon ?


Du Petromax aux écrans : qu’est devenu le renseignement au Gabon ?

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Un Petromax, une Remington et un gendarme travaillant au cœur de la nuit. L’anecdote pourrait sembler appartenir à un autre monde. Elle raconte pourtant une certaine idée du renseignement, de sa rigueur et de son utilité pour l’État. Plusieurs décennies plus tard, alors que les moyens techniques n’ont jamais été aussi puissants, Michel Ongoundou Loundah invite à regarder une question autrement plus actuelle : qu’est devenu le renseignement au Gabon ?

Du Petromax aux écrans : qu’est devenu le renseignement au Gabon ?

Une nuit, à Booué, un jeune cadre rentre d’une virée dans la ville de son enfance. En passant devant la brigade de gendarmerie, il aperçoit de la lumière dans le bureau du commandant. Il est une ou deux heures du matin. Intrigué, il pousse la porte.

Cette histoire m’a été racontée par un aîné qui dit l’avoir vécue au début de sa carrière. Il avait alors 27 ou 28 ans. De retour de France après ses études, il venait de commencer sa carrière dans l’administration. Un week-end, il décida de retourner avec sa compagne à Booué, où il avait passé une partie de son enfance.

Le commandant de brigade était de sa famille. Il les accueillit et les installa dans la case de passage, ce logement dont disposaient certaines administrations pour héberger leurs visiteurs.

Le soir, le jeune homme sortit faire un tour dans Booué. Lorsqu’il revint, très tard, la brigade aurait dû être plongée dans le calme. Pourtant, une lumière filtrait du bureau du commandant.

À cette époque, l’électricité n’était pas encore partout disponible. La pièce était éclairée par un Petromax, une puissante lampe à pétrole sous pression, familière aux générations qui ont connu les villes et villages sans électricité.

Derrière son bureau, son cousin gendarme tapait sur une Remington, l’une de ces solides machines à écrire mécaniques qui ont longtemps équipé les administrations avant l’arrivée des ordinateurs.

Le jeune homme s’étonna. Que s’était-il passé pour que le commandant travaille à cette heure ? Une bagarre ? Un accident ?

Son cousin l’invita à s’approcher.

« Lis. » La fiche de renseignement parlait de lui. Son arrivée à Booué, sa qualité de cadre, l’identité de sa compagne, la durée prévue de leur séjour. Leur présence était consignée presque comme n’importe quel autre événement digne d’être signalé.

Il regarda son cousin, surpris.

« Tu fais un bulletin de renseignement sur moi ? » La réponse : « Oui. Tu es un cadre. Partout où tu passeras, ce genre d’information pourra être établi. Le document ira au commandant de compagnie, puis remontera la voie hiérarchique. Dans les quarante-huit heures, il sera peut-être sur le bureau du président de la République. »

Puis le gendarme lui expliqua que cette démarche n’avait rien d’hostile. Elle permettait de savoir qu’il était à Booué, depuis quand et avec qui. S’il lui arrivait quelque chose, l’administration disposerait déjà de ces informations.

Un Petromax, une Remington et une méthode

L’image est restée dans la mémoire de cet homme.

Un Petromax. Une Remington. Une feuille de papier. Et un gendarme qui, au milieu de la nuit, faisait son travail.

Cette anecdote ne permet évidemment pas de transformer cette époque en âge d’or du renseignement gabonais. Les abus, les erreurs et les instrumentalisations n’ont probablement pas attendu Internet pour exister.

Elle montre cependant une certaine conception du travail : observer, vérifier, consigner, transmettre. Sans zèle inutile, ni esprit de malveillance.

Aujourd’hui, les outils ont radicalement changé. Les mentalités aussi. Hélas ! Une information peut être recueillie, recoupée et transmise presque instantanément. Cette puissance devrait être un avantage considérable. Mais cela a-t-il rendu le travail plus efficace ?

Recruter, former, encadrer

C’est ici que se pose une autre question, plus délicate, celle du recrutement et de la formation.

Le renseignement est un métier. Il demande de savoir écouter, observer, vérifier une source, distinguer un fait d’une supposition et rédiger sans transformer son opinion en information.

La déontologie compte tout autant. Un agent peut avoir accès à des informations sur la vie, les relations, les déplacements ou les activités d’une personne. Cela lui donne une responsabilité particulière.

Des recrutements insuffisamment exigeants, une formation trop légère ou un encadrement défaillant peuvent favoriser une baisse de la qualité du renseignement. Ils peuvent aussi ouvrir la porte à des comportements qui n’ont plus grand-chose à voir avec sa mission.

Il serait excessif d’en faire le portrait de tous les services ou de tous leurs agents. Beaucoup accomplissent certainement leur travail avec sérieux et discrétion, précisément parce que leur métier impose de rester dans l’ombre.

Mais le risque existe lorsque l’information devient autre chose qu’un outil au service de l’État.

Elle peut alors servir une rivalité, nourrir un règlement de comptes ou être volontairement orientée. Plus grave encore, elle peut devenir une source d’enrichissement, une marchandise que l’on monnaye, un moyen de gagner les faveurs du Chef ou un levier de pouvoir personnel.

Une autorité qui reçoit des informations arrangées, amplifiées ou inventées finit par regarder le pays à travers une réalité déformée. Elle peut alors prendre de mauvaises décisions, se méfier des mauvaises personnes, sous-estimer de vrais dangers ou en voir là où ils n’existent pas. Le renseignement touche donc au fonctionnement même de l’État.

Un État mal renseigné peut disposer de tous les moyens modernes, de tous les fichiers et de toutes les technologies. S’il travaille sur une information fausse, intéressée ou complaisante, sa décision sera elle-même fragilisée.

C’est peut-être la principale leçon de cette vieille histoire de Booué.

On peut tromper un homme avec un mauvais renseignement. Lorsqu’on trompe celui qui décide au sommet, c’est l’État que l’on expose à se tromper.

 

Michel Ongoundou Loundah

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